Moi-de-onze-ans de la rue Paul-Bert

par lundioumardi

Venaillelundioumardi

Le 4 octobre paraîtra au Mercure de France L’enfant rouge, le dernier livre du poète Franck Venaille (1936-2018)[1]. Tableau de son enfance dans les quartiers Est de la capitale, ce récit autobiographique est celui d’un Moi-de-onze-ans qui arpente le faubourg Saint-Antoine, la rue Paul-Bert, la rue Basfroi et le boulevard Voltaire, comme un itinéraire à suivre pour restituer les pensées du poète en formation qu’il était – celui qui très jeune achetait quotidiennement la presse « pour retravailler les mots, les essorer, les tordre, eux qui s’étalaient là comme autant de blessures et de raisons d’espérer. » Un monologue dans lequel Franck Venaille explore les contours de sa vocation littéraire mais aussi son engagement politique au côté du parti communiste dont il s’est départi par la suite.

Qu’est devenu Moi-de-onze-ans ? Quelle sera la manière avec laquelle il s’opposera à ce monde qu’il méprise ? Il y a de l’apostasie en lui. Je. L’ai. Toujours su. Désormais je vais prendre la route. J’irai où mes envies, mes besoins me conduiront.

La vitrine du Bazar rouge, Violette Leduc avec ses bigoudis sur la tête « morte si souvent » et le square de l’église Sainte-Marguerite sont les éléments qu’il dépeint à mesure qu’il fait l’apprentissage de la douleur et des (dés)illusions. Dans l’intimité de ce décor, l’auteur revient sur ce qui est à l’origine de son œuvre : une protestation mais également un attachement à la mémoire, tout ce qui a fait la singularité et la puissance de sa poésie. Une marche ininterrompue au rythme de laquelle Franck Venaille est parti en guerre contre les mensonges et les falsifications du temps présent, à la recherche d’une authenticité – son Pays de la liberté ? L’écriture devient son pinceau pour redonner vie à un quartier autrefois populaire et défini par la lutte des classes.

« L’homme romantique, le marcheur des chemins creux se réfugiera, lui, dans ce qui était et sera son domaine personnel : la rue Paul-Bert. Volontaire pour passer ses nuits à creuser, bâtir, élaguer. Mais sa solitude ? Mais ses déceptions ? Mais son amertume ? Ce ne seront jamais que des barricades de fantaisie. Je vois de nouveaux écoliers traverser le Faubourg. Dès cet instant cela sent le porc bouilli, le vin blanc parfumé à l’encens. Déjà les éboueurs sortent leur matériel, oh, juste des balais de jonc mouillé par l’eau lâchée dans le caniveau. Franck ! Franck ! Je te porte depuis tant d’années que je n’en puis plus. Dis-moi que tu te retrouves dans le portrait que je suis amené à faire de toi et que je signe avec le sang des bêtes. »

La langue, l’Histoire, la guerre, la solitude… tous ces thèmes se fondent dans un livre concis et puissant. « Mémoire qui n’est rien. Rien qu’une part de ce qui nous a ramené, pieds et poings liés à nos origines. » Sans chapitre ni paragraphe, Franck Venaille tire un trait jusqu’à son but avec « pour tâche de dire le réel ». Le temps d’une œuvre passée à ausculter le métier de vivre, le poète creuse encore une fois les lacunes de nos indifférences. Sa voix résonne haut. Elle appelle à la vigilance. Le livre se referme, sa main tendue demeure.

[1] VENAILLE Franck, L’enfant rouge, éd. Mercure de France, collection Bleue, 2018. Dernier livre du poète décédé le 23 août dernier. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2018/08/28/sans-fin/