De profundis russe

par lundioumardi

RévoltéeLundioumardi

Sur sa poitrine, elle avait inscrit en grosses lettres « mort aux tchékistes » et avait demandé à ceux qui l’entouraient dans le camp de prisonniers des îles Solovki de lui tatouer cette phrase sur les seins. Nous sommes en 1931, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon a 29 ans et s’apprête à être fusillée pour avoir tenu un discours de propagande antisoviétique et tenté d’abattre Ouspenski, le maton-maître des lieux. Lucide sur son destin mais également sur le dégoût que lui inspirait la dictature bolchévique, la jeune femme avait décidé d’écrire dans l’urgence un condensé de son autobiographie afin de témoigner d’un système qu’elle exécrait tant il fourvoyait le principe même de révolution.

« […] je jure de venger les poètes fusillés – Goumiliov, Lev Tchiorny, l’énigmatique Faïne, le poète Essénine harcelé et poussé au suicide ! Je jure aussi de venger le malheureux dont la main armée d’un revolver a éteint la pensée lumineuse d’Alexandre Iaroslavski, et tous les fusilleurs qui, hypnotisés par vos hypocrites paroles pseudo-révolutionnaires, acceptent, avec l’insouciance d’un salarié ou d’un esclave, de devenir des meurtriers ; je jure de venger par le verbe et par le sang tous ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ! » Et je tiendrai ce serment, à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une « autonécrologie »… »[1]

Née en 1902 dans une famille d’intellectuels moscovites proches des idées révolutionnaires mais trop apathiques à son goût et repus dans leur confort, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon déclare être « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution » à l’âge de treize ans. Alors quand surviennent les premiers désordres de 1917 elle abandonne son écrin pour observer de plus près l’objet de cet amour. Entre Moscou et Leningrad, elle a nourri des illusions sur le renversement à l’œuvre qui allait se révéler à la hauteur de sa déception. À mesure que la propagande et la répression s’insinuaient dans tous les rouages du soviétisme, la jeune fille prenait ses distances avec un système qu’elle ne tarderait pas à haïr.

« […] mais nous savons qu’en réalité la révolte de Kronstadt était non seulement révolutionnaire à l’égard du pouvoir soviétique, mais, par son idéologie, beaucoup plus à gauche, plus cohérente et plus honnête qu’elle. C’est pourquoi d’ailleurs le pouvoir soviétique en a eu si peur et l’a réprimée de manière si sanglante ! De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire. »[2]

Dégoûtée par la dictature qui se mettait en place, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se rapprochait des milieux anarchistes et fit la connaissance du poète biocosmiste Alexandre Iaroslavski – également fusillé pour ses écrits antibolchéviques – dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa. Dans l’idée de la révolution qui l’animait et à laquelle il se fondait, le couple semblait totalement hermétique aux autres drames : « En 1923 (mars), alors que je vivais avec Iaroslavski depuis exactement trois mois, je suis tombée sous un train et on a dû m’amputer des deux pieds – événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! »

Ensemble ils ont traversé l’Europe de Moscou à Paris, ont multiplié les rencontres et se sont enthousiasmés pour la lutte de Nestor Makhno en faveur des paysans ukrainiens. Mais déjà le nihilisme d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se déployait ailleurs, par un éloge des vies marginales. Elle découvrait un terrain révolutionnaire nouveau parmi les prostituées et les vagabonds, hissant le vol au rang professionnel et se mettant à détrousser les vestiaires de tous les cabinets dentaires de Moscou. Tripots et bas-fonds devenaient ses lieux de prédilection, au milieu des enfants abandonnés et de tous les recalés de la société qui représentaient à ses yeux les authentiques révolutionnaires. « J’ai tout de suite été contaminée par cette frénésie, une envie irrépressible m’a prise de passer de créature du jour à créature de la nuit, de gagner ma vie avec tous ces gens, d’avoir ma part de ce butin prématinal – une envie de voler avec chic, de voler par défi. » Défi qu’elle a relevé en insistant sur la dimension idéologique de ce geste, au côté des voleurs récidivistes et des paysans « dékoulakisés ». Même dans sa cellule des îles Solovki, ce combat ne la quittait pas et elle tenta d’organiser une mutinerie en incitant toutes les codétenues à refuser le travail qui leur était imparti.

Jetée au cachot et condamnée à mort pour « acte terroriste » (une brique lancée contre le directeur de la prison, le camarade Ouspenski, à peine blessé), Evguénia Iaroslavskaïa-Markon ignorait probablement que son mari avait déjà été fusillé. Cependant, sa lutte à elle devait se poursuivre jusqu’à la fin : sa pègre à défendre, une politique répressive à révéler et tout un système à dénoncer. Ainsi se lançait t-elle dans l’écriture de ces quelques pages d’une rare intensité, qui vont bien au-delà du parcours atypique de l’auteure et qui interroge sur le sens même du mot révolte. Elle a mené la sienne de façon individuelle et collective à la fois : au milieu des marginaux mais finalement très solitaire dans ses actions et donnant une valeur hautement symbolique à l’ordre qu’elle renversait à sa façon, authentique et révoltée.

[1] IAROSLAVSKAÏA-MARKON Evguénia, Révoltée, traduit du russe vers le français par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, postface d’Irina Fligué, éd. du Seuil (Points), 2017. Les trente-neuf feuillets qui constituent ce manuscrit ont été découverts dans les archives de la direction du FSB de la région d’Arkhangelsk par Irina Fligué. Le texte a été pour la première fois publié en 2001, en anglais, dans un recueil intitulé Remembering the Darkness : Women in Soviet Prisons, puis en russe en 2008, dans la revue Zvezda.

[2] Entre 1905 et 1921, les marins de l’île de Kronstadt, située non loin de Saint-Pétersbourg, se sont rebellés trois fois contre le pouvoir établi : en 1905 contre le régime tsariste et ses officiers, en 1917 contre le gouvernement de coalition qui prolongeait l’implication russe dans la guerre de 1914-1918 et en 1921 contre le gouvernement bolchevik.