Sans fin

par lundioumardi

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C’est nous les modernes, ce titre et cette exclamation de Franck Venaille résonnent dans ma tête depuis ces derniers jours. Il est parti. Il a emporté avec lui l’été, toutes les saisons qui ne devaient pas lui suffire tant ses souffles repoussaient les lois de la frontière. Insuffisantes. J’ai longtemps tenu la poésie à distance. Cela m’inquiétait. Une étrangère et la peur de ne pas la comprendre. Un certain classicisme, des vers, des théorèmes. Je me rendais hermétique à cela. Dans ce recueil, Franck Venaille a bousculé tout cela. Il m’a appris à lire, à apprivoiser le « je », à apprécier ce corset que l’on peut retrouver chez lui bousculé. Une liberté. Il a souffert des guerres et mené celles qui lui tenaient à cœur : « Je travaille avec des mots sans âges, parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage que j’ai menées. »

J’ai refusé de lire quoi que ce soit dans la presse pour lui rendre hommage. J’en aurais sûrement appris un peu plus sur son engagement communiste et sa déception, ses émissions à France Culture et tout ce qui avait entouré ses convictions, ses affinités électives. Mais je ne l’ai pas fait parce que ma bibliothèque était là. Lui, ses livres. J’ai rarement vu et lu une personne qui a porté si loin inquiétude et douceur. « Seul ! On n’en est que plus à l’aise pour souffrir. Un compagnon apporte ses pensées qui – si tristes fussent-elles – dérangent l’architecture équivoque des nôtres. Seul ! Marchant. Avançant une jambe l’une après l’autre. Recommençant. C’est une histoire sans fin que je vous conte. »

C’est cet homme sans fin qui nous écrit cela. Cet observateur lucide, impitoyable avec lui-même, généreux quand ses mots sont raides. Il vide les placards, ne connaît pas les emballages. Et les mots « requiem » ou « concorde » lui sont soumis. Il ne devrait pas nous manquer tant ses livres restent. Mais quand une personne a écrit avec une telle intensité, comment ne pas rêver à ce qu’elle nous reste davantage ? Dans sa Lettre à un jeune poète qui a peut-être été écrasée par celle de Rilke, Virginia Woolf annonçait toutes les raisons pour lesquelles Franck Venaille me semble incontournable : « Considérez-vous plutôt comme quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant – un poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir. » Cette phrase, que j’ai surlignée maintes fois, explose aujourd’hui en la comprenant autrement. Je l’ai lue en pensant au « poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir » ; j’avais complètement négligé ce que Franck Venaille nous laisse : « quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant ».