Rémy de Gourmont, entre anarchie et ésotérisme

par lundioumardi

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D’une génération d’écrivains maladroitement rangée sous le terme générique de « littérature fin de siècle », confondant souvent symbolisme et décadentisme, la postérité a gardé les noms de Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Alfred Jarry (1873-1907) ou encore Marcel Schwob (1867-1905). D’autres, sans raisons particulières, sont passés entre les mailles du filet et tomberaient définitivement dans l’oubli sans le précieux travail de passionnés qui occupent une partie de leur temps à réhabiliter les œuvres et à débusquer les manuscrits « perdus » d’écrivains dont les noms ne sont pas encore oubliés en raison d’une histoire pas encore si vieille que ça mais qui seraient condamnés à le devenir sans ces archéologues toujours à la recherche d’une vieille malle à ouvrir avec l’espoir d’y trouver un texte inédit.

Le romancier et critique littéraire Rémy de Gourmont (1858-1915), qui compte parmi les fondateurs de la revue du Mercure de France et que l’on surnommait « l’ours à écrire », tomberait facilement dans cet oubli. Il suffit de se rendre dans quelques librairies pourtant bien achalandées pour le constater. Enfin presque… puisque vient justement d’être édité un roman inédit et qui constitue un des rares publiés depuis la mort de l’auteur en 1915. Les raisons pour lesquelles ce texte passa sous silence, Nicolas Malais, libraire de livres anciens et spécialiste de Rémy de Gourmont, y répond dans une indispensable préface : « Écrit et réécrit pendant six ans (1893-1899), issu d’un vaste roman plus ancien et perdu, Le Désarroi est au cœur de l’évolution de l’écriture symboliste de Gourmont ; et tout à fait à part dans l’œuvre par deux de ses thèmes : l’ésotérisme et l’anarchisme, passions secrètes de l’écrivain. En 1899, Gourmont ne pouvait décemment pas publier un livre où huit cents bourgeois se retrouvent en morceaux sanglants sous les décombres de l’Assemblée ! Mais aujourd’hui cet ouvrage trouve une signification paradoxalement très actuelle. »[1]

Le Désarroi prend lieu et place dans le cadre des attentats anarchistes qui ont eu lieu entre 1892 et 1894 suite à la condamnation à mort de Ravachol, dans un contexte de crise politique et d’antiparlementarisme. Salèze, le héros de Gourmont, est un homme influent de la société parisienne, reconnu pour son esprit et son influence mais également poussé par un instinct de destruction des valeurs de la société qu’il exerce via le financement occulte d’attentats. Par ce personnage, l’auteur de Sixtine s’interroge sur l’esprit de révolte contre un ordre établi et la capacité d’un individu à mettre en pratique ses idées par l’usage d’une violence réelle. « L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix, et il n’a pas d’autre moyen d’affirmer sa liberté […]. Mais c’est dans la violation des lois de l’instinct le plus impérieux, si l’on veut qu’il soit le plaisir le plus grand, il faut le nier comme instinct et l’affirmer comme révolte. »

Cette révolte, Rémy de Gourmont l’exprime également contre le symbolisme dont il semble se détacher dans ce texte qui a plus à voir avec le réalisme, non seulement dans le style littéraire mais aussi dans les réflexions du personnage de Valentin Honorat qui semble tenir à sa banalité et que Salèze sanctionne par une phrase lapidaire : « Et vous avez le bonheur de voir vos joies se prostituer au carrefour du monde. » Tour à tour manipulatrices et prédicatrices – n’est-ce pas finalement la même chose ? – les sentences de Salèze se reflètent également dans le personnage d’Élise, davantage au service de l’intention ésotérique de Gourmont et dont il se sert pour apprivoiser la quête d’une liberté absolue par des expériences nouvelles afin de l’emporter dans son nihilisme. Simple vue de l’esprit ou vérité effective, le dernier chapitre y répond avec fracas.

« Si des spectateurs se passionnent à des incidents qui nous paraissent d’une damnable mesquinerie, c’est que, pour eux, doués de simples facultés végétatives, ces incidents, tout minuscules, ont l’importance du rare et de l’exceptionnel. Ils sont émus par la dramaturgie baveuse d’un Augier, comme nous par les dialogues philosophiques d’un Ibsen, et les romances de M. Déroulède leur donnent une impression esthétique aussi forte qu’à nous les sonnets de M. Mallarmé. Tout est relatif. Pénétrez-vous de cette vérité. Méprisez les imbéciles, mais ne méprisez pas le plaisir des imbéciles. » Mêlant histoire, philosophie, ésotérisme et littérature, ce court texte porte en lui un regard sans doute méconnu sur son auteur et sa singularité dans la place qu’il occupe dans cette « littérature fin de siècle ». Là encore, celle-ci porte bien mal son nom tant son contenu est hétérogène et d’une rare contemporanéité. Que l’on catégorise mal à force d’en avoir tant besoin.

[1] Toutes les citations de cette note sont extraites de : DE GOURMONT Rémy, Le Désarroi, éd. Mercure de France, 2018. Préface de Nicolas Malais et Postface d’Alexis Tchoudnowsky.