Erri De Luca, le « passant d’une équivoque »

par lundioumardi

erridelucalundioumardi

Né à Naples en 1950, Erri De Luca a publié son premier roman en 1989 sous le titre Non ora, non qui[1]. Il est depuis considéré comme un des écrivains les plus importants de sa génération et ses livres sont traduits dans de nombreux pays, notamment Montedidio, récompensé en 2002 par le prix Femina étranger. Pas ici, pas maintenant, conçu comme une longue lettre adressée à sa mère, retrace les souvenirs d’une enfance austère dans la lumière blanche des rues napolitaines où l’auteur grandit au sein d’une famille sans espace ni moyens, mais avec une haute idée des vertus prodiguées par une éducation stricte, taiseuse, quand la dignité impose de bien se tenir à table et de ne pas salir.

« Pendant presque toute mon enfance j’ai eu la chaire de poule. Que de dégoûts a provoqués en moi la ville qui ne s’en soucie guère. La morve au nez, le crachat, la toux catarrheuse, la dysenterie que donnait le froid déclenchaient un vomissement qui obstruait ma gorge. J’en avais honte. Les adultes qui m’en faisaient reproche avaient raison. […] J’étais difficile, une faiblesse dure à cacher. Je n’avais pas honte de paraître délicat, mais du manque d’indulgence que ma répugnance révélait. Un enfant ressent bien des différences même s’il ne sait pas les marquer. Je m’efforçai de dissimuler mes dégoûts, je m’exerçai de la sorte comme un étranger. Ville, dimanches : d’aussi loin que je me souvienne je n’ai pas su en faire partie. »

On ne retrouve pas dans ce texte les nombreuses vies que s’apprête à mener Erri De luca en marge de son œuvre, bien qu’il s’annonce déjà comme « le passant d’une équivoque ». L’auteur napolitain, ancien militant d’extrême-gauche (Lotta Continua), mais aussi maçon, commentateur de la Bible ou encore chauffeur de camions pour des convois humanitaires pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), interroge ici les ressorts d’une enfance déréglée par son bégaiement, un ami mort noyé ou une mère dont la prestance imposait le silence dans le brouhaha des rues. Lorsqu’il termina la rédaction du manuscrit en 1986, il offrit d’abord le texte à celle-ci pour les fêtes de Noël. En 1989, à la veille de ses 40 ans, il accepta cette première publication pour porter le livre à son père sur son lit de mort. Il n’y a pas réellement de drame dans ce qu’il leur a donné à lire, juste une nonchalance latente dans les sentiments qu’il décrit, un vide de la tendresse filiale à perpétuer.

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant je sais qu’ainsi perdurent les affections. Ce fut un renoncement et une réserve respectée comme une norme, inconnue de la volonté comme un instinct. Ne pas se comprendre fut une condition juste, se comprendre ne pouvait nous servir de rien. L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serai jamais lassé. »

Écriture sèche d’une enfance aride, De Luca ne s’encombre pas de mots enjoliveurs ni d’apitoiement. Il délivre ses ressentis à voix basse, ses humeurs parfois monacales mais aussi ses révoltes de jeune garçon, notamment lorsqu’il est réprimé à tort et refuse les excuses parce que le jeune bègue ne veut plus des mots. « Tu me regardes avec cette irritation sévère où demeure ton éternel reproche envers nous autres enfants : pas maintenant, pas ici. […] Tu avais raison, la plupart des choses qui me sont arrivées n’étaient que des erreurs de temps et de lieu et l’on pouvait bien dire : pas maintenant, pas ici. »

[1] DE LUCCA Erri, Non ora, non qui, 1989. Le livre est traduit en français pour la première fois aux éditions Verdier sous le titre Une fois, un jour. En 2008, le livre est à nouveau traduit de l’italien vers le français par Danièle Valin pour les éditions Gallimard, sous le titre Pas ici, pas maintenant – ce qui est finalement assez curieux puisque les mots sont inversés par rapport au titre original. Les citations figurant dans cette note de lecture sont tirées de cette dernière traduction.