Paroles de Marcel Schwob

par lundioumardi

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Né en 1867 dans un milieu lettré des Hauts-de-Seine, mort en 1905 à l‘âge de trente-sept ans, Marcel Schwob prolonge la précieuse liste des écrivains difficiles à enfermer dans un style précis ou linéaire. Auteur d’ouvrages érudits sur l’argot français, François Villon ou encore Rabelais, il laisse également derrière lui une importante correspondance avec le romancier écossais Robert Louis Stevenson et de nombreux articles journalistiques. Figure marquante du Paris littéraire, il était en relation avec Remy de Gourmont, Paul Léautaud, Georges Courteline, Edmond de Goncourt, Willy et Colette, ou encore l’actrice Marguerite Moreno qu’il épousa en 1900. À L’Écho de Paris, il publia les premiers textes d’Alfred Jarry qui lui dédia Ubu roi, et Paul Valéry lui rendit hommage en tête de son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci.

Mais c’est en tant que conteur que le talent de Marcel Schwob semble se déployer avec le plus d’amplitude. Dans les Vies imaginaires (1896), il a composé une vingtaine de portraits d’environ cinq pages chacun afin d’évoquer des personnages comme Lucrèce – Poète, Cratès – Cynique, MM. Burke et Hare – Assassins, ou encore Pocahontas – Princesse. Les époques, les lieux, les événements restent volontairement obscurs dans ces récits où Schwob privilégie le détail susceptible de révéler toute la puissance humaine d’une vie dédaignée par les labours de l’Histoire mais qui porte en elle son propre mouvement. C’est d’ailleurs là un point fascinant de songer que pendant les deux heures passées à parcourir les mers et les montagnes foulées par ces vies oubliées, d’autres plus illustres prennent la poussière sur les rayons d’une bibliothèque en tenant bien droit les caractères de leurs noms inscrits sur les tranches d’épais volumes érudits.

Dans cette création littéraire – dont s’inspireront des auteurs comme Jorge Luis Borges ou plus récemment Pierre Michon – la méthode est annoncée dans une préface de haute volée sur l’art de la biographie en littérature : « La science historique nous laisse dans l’incertitude sur les individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent attachés aux actions générales. […] L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse. […] L’art du biographe consiste justement dans le choix. Il n’a pas à se préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. »[1]

Cette originalité et ce style, Marcel Schwob les a portés à un niveau quasi céleste dans Le livre de Monelle (1894) par lequel il confirme le caractère symboliste de son œuvre. Remanié en 1903 par Schwob lui-même, ce conte poétique s’organise autour de trois parties respectivement intitulées : « Paroles de Monelle », « Les sœurs de Monelle » et « Monelle »[2]. Alors que la deuxième se compose d’une série de contes merveilleux illustrant des caractères humains tels que la fidélité, la volupté ou encore la déception et la perversité, la dernière partie du livre raconte le destin de Monelle, une jeune femme à la tête d’une horde d’enfants à qui elle enseigne les vertus de la fantaisie et le dégoût du travail dans un enchantement dont le narrateur finira par se détourner pour regagner le monde des vivants.

Écrite sous la forme d’une série d’aphorismes – d’injonctions à l’égard de tout artiste qui aspire à créer peut-être –, la première partie du livre illumine encore davantage par la méfiance qu’elle appelle à l’égard du réel et de ses évidences. Tel un coryphée, Monelle déclame ses vérités et invite le narrateur à se départir des croyances passées, à ne pas présager de celles à venir, à détruire pour créer et à privilégier le moment : « Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices. » ; « Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. » ; « Bâtis dans les différences ; détruis dans les similitudes. » ; « N’aime pas ta douleur ; car elle ne durera point. » Virtuose de la prose symbolique, Marcel Schwob bouleversait ainsi les codes narratifs de son temps en laissant planer cette héroïne impalpable, inquiétante et mystérieuse, désespérée du travail de la vie et qu’il abandonnait peut-être à la dernière page, dans le refuge de son royaume blanc, avec la seule vocation de nous murmurer à l’oreille qu’une telle parole avait bel et bien existé…

[1] SCHWOB Marcel, Vies imaginaires, éd. Gallimard.

[2] SCHWOB Marcel, Le livre de Monelle, éd. Allia.