Maurice Sachs, par et contre lui-même

par lundioumardi

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Dandy décati et séminariste défroqué, tour à tour épave et monacal, accroc aux prostitués et au whisky, une mauvaise langue qui se plaît à sanctionner le talent des autres en même temps qu’elle divulgue les faiblesses de son propre tempérament, un mondain bibliophile porté sur le trafic et endetté jusqu’au cou, reniant ses amitiés de la veille pour en épouser de plus juteuses le lendemain, un être dissolu jusqu’au bout des ongles et que les intérêts ont amené à collaborer pendant la Deuxième Guerre mondiale en livrant aux nazis les porteurs de tracts d’une organisation antifasciste bavaroise, « La rose blanche », alors que lui-même était juif. Voilà un portrait sommaire et peu reluisant de l’écrivain Maurice Sachs, finalement dressé par lui-même à travers l’œuvre qu’il a laissée derrière lui et dans laquelle il ne s’épargne pas. « Je me considère comme un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils. »[1]

Maurice Sachs – de son vrai nom Maurice Ettinghausen – est né à Paris en 1906 au sein d’une famille de joailliers d’origine juive. Livré à lui-même à l’âge de 16 ans, ses rencontres de l’époque l’incitent à se convertir au catholicisme en 1925 et à intégrer le séminaire dont il est expulsé en raison de son homosexualité. Il s’enfuit alors aux États-Unis où il se convertit au protestantisme dans le but d’arranger un mariage guidé par ses intérêts mais prend à nouveau la poudre d’escampette pour revenir en France en 1930, accompagné de son nouvel amant californien. Grâce à ses relations dans les milieux littéraires et artistiques (Cocteau, Chanel, Max Jacob, etc.), André Gide, qu’il a connu avant son départ, le fait entrer à la NRF. Personnage trouble, il adopte un enfant juif qu’il abandonne et entame la guerre en s’adonnant au marché noir avant de travailler pour la Gestapo. En 1943, celle-ci l’arrête pour avoir refusé de donner un père jésuite engagé dans la résistance et, lors de la libération du camp en 1945, il est abattu par les Allemands d’une balle tirée dans la nuque.

Une partie de cette vie est donnée à lire dans Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse. L’auteur y raconte son enfance à travers le caractère de ceux qui l’ont élevé et les personnalités qu’il a été amené à fréquenter très jeune, notamment le médecin Jacques Bizet, ami de Proust. De cette généalogie, Maurice Sachs tente de démêler l’héritage qu’il en a reçu : « J’héritai de mon père sa paresse, de ma mère son manque d’équilibre et sa passion, de mon grand-père Sachs la curiosité et l’amour des lettres, de ma grand-mère la frivolité, un certain bon goût et une curieuse forme d’égoïsme (la plus dure), qui est une sorte d’indifférence de fond ; et de chacun d’eux un besoin de luxe, de désordre, un grain de folie et une très grande robustesse dans le squelette, dans les organes et dans l’âme. »

S’ensuivent les motivations de sa conversion au catholicisme par Jacques Maritain et comment il en revint, le noctambulisme des années 1920, avec tous ceux que l’on retrouvait le jour dans les bureaux de la NRF et, plus tard la nuit venue, dans les bars de Montparnasse ou au Bœuf sur le toit. Mais Sachs a la dent dure et se sert de son mémoire pour régler un certain nombre de comptes avec des portraits au vitriol, notamment Cocteau avec lequel il s’était brouillé : « […] lui qui n’avait rien inventé, qui a profité de tout et qui s’est approprié en un tour de main de prestidigitateur les accessoires poétiques d’un théâtre dont il n’avait pas été le fondateur. Extraordinaire pot-pourri de pétales arrachés aux fleurs les plus diverses et qui ont toutes séché entre ses mains, l’œuvre de Cocteau n’a plus d’odeur ni de saveur définies. »

Un amateur d’anecdotes de la vie littéraire française de l’époque ne manquera sans doute pas d’enthousiasme pour ce livre qui charrie les réputations, avec juste l’aigreur qu’il faut et les effets de style qui vont bien avec. Sachs a le sens de la formule, surtout quand il égratigne. Et après ? Quelle valeur littéraire donner à cette introspection, souvent complaisante, à laquelle l’auteur se livre comme pour continuer à se dégoûter de lui-même, à grands renforts d’épigraphes parfois vertigineux dans la façon qu’il a de les transposer à son vécu. « […] ce Maurice Sachs qui s’est toujours formé un peu malgré moi, mais avec ma complicité et qui a donné ce personnage parfois répugnant, souvent attachant, auquel je donne tant d’importance parce qu’il est quand même moi, ce Maurice Sachs que j’ai battu, humilié, sevré, puis encouragé à mieux faire, dont j’ai essayé de canaliser les pires défauts et de développer les qualités ».

Parce que cet amour lui était interdit, Violette Leduc aima éperdument Maurice Sachs. C’est lui qui l’incita à écrire, fatigué de l’entendre ressasser ses histoires et l’invitant à en faire sur le papier ce qui deviendra une œuvre bouleversante. Dans La bâtarde, elle le présente comme un « pauvre jongleur qui a soif du potage des familles. […] Il distribuait le talent, le succès, les mérites, les qualités de ses amis, de ses relations. Il distribuait ce qui lui était refusé : la consécration. »[2] Violette Leduc n’est pas tendre mais dit là une vérité : Maurice Sachs n’a pas écrit pour plaire mais pour raconter l’homme qu’il ne parvenait pas à devenir, tentant à chacune de ses conversions et de ses aventures vers les bas-fonds de sortir lavé de lui-même. Ses livres relatent cet échec d’homme à ne pas exister comme il le voudrait mais c’est là sans doute un exemple de tout ce que le narcissisme contrarié peut produire de littéraire avec sincérité.

[1] Toutes les citations sont tirées de : SACHS Maurice, Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse, éd. Gallimard/L’imaginaire. Ouvrage paru pour la première fois en 1946.

[2] LEDUC Violette, La bâtarde, éd. Gallimard, 1964.