Quand la deuze s’en va

par lundioumardi

Clairelecamlundioumardi

À lire la quatrième de couverture du dernier livre de Claire Le Cam, on pourrait songer à l’inclassable tirade prononcée par Christian Klingenfeldt dans Festen, film danois de 1998 réalisé par Thomas Vinterberg, dans lequel le fils aîné prend la parole à l’occasion du 60e anniversaire de son père pour révéler de lourds secrets de famille. On pourrait aussi penser à la lettre écrite par Kafka à l’intention de son père, jamais envoyée, dans laquelle l’auteur pragois évacuait toute la rancœur qu’il éprouvait à l’égard de cet homme rigide et autoritaire, responsable de nombreux complexes dans la nature anxieuse de son fils[1]. Mais c’est encore un autre ressenti que porte cette Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une)[2], une hostilité particulière envers l’encombrante famille à laquelle il faut s’adresser à l’encre d’une sincérité féroce et de vieux souvenirs à déterrer.

L’initiative de cette lettre se manifeste tard dans la nuit ou très tôt le matin, comme on voudra, avec un verre d’alcool qui fait suite à plusieurs précédents. Le frère, seul mâle de la fratrie, écrit à ses autres sœurs après l’incinération de l’une d’elle, « la deuze », qui a éclaté d’une poche de pus dans son ventre et qui a été retrouvée morte après plusieurs mois, seule chez elle dans l’ignorance de tous. S’il est venu à la cérémonie, c’est peut-être uniquement pour vérifier les sentiments qu’il portait à elle et aux autres : « Je suis malheureux avec vous. Je suis malheureux sans vous. Pas plus, pas moins. Je suis haine avec vous. Je suis haine sans vous. […] Celle que nous venons d’incinérer, hier, la deuze, je ne l’aimais sans doute pas en réalité. Mais c’est tellement… Je me suis déplacé pour en être sûr. »

Probablement éprouve-t-il un peu plus d’affection pour les deux autres mais pas tous les jours. Et ce qui est sûr, c’est qu’il méprise la mère qui a toujours préféré le chien (son « ratier ») à ses enfants, ainsi que le père pour ses idées étroites et la complaisance avec laquelle il les défend. Cette mort devient alors l’occasion pour le frère de s’exprimer sur cette crasse familiale à laquelle il se sent appartenir, de dérouler le fil des souvenirs malgré lui ; des souvenirs anodins, sans grande importance mais qui réunis révèlent l’odeur de renfermé de certains liens familiaux, de ces fins de repas du dimanche des Cendres ou des Rameaux, ce sont les mêmes, dont on ne peut se défaire. « J’avais quinze ans. Et toujours ma fonction dans cette maison de débarrasseur (débarras-sœurs). Toutes ces miettes, toutes ces saletés balayées. J’aurais pu fuir mais je me suis empêtré. »

Le frère n’a pas encore de boule de pus sur le point d’éclater mais le coup semble bel et bien parti. Entre deux bouteilles d’alcool achetées chez Saïd (c’est agaçant de ne pas savoir ce qu’il boit d’ailleurs) et un bain pour se rafraîchir, il est condamné à rester le frère et le fils, l’oncle aussi parfois, se sentant croupir dans ces rôles qui l’infestent. « […] mon destin est peut-être un gâchis, je ne puis cependant m’y dérober. J’aimerais ne pas y être. Faites avec. Je suis frère et fier. Du peu que je peux. Du peu que j’ai pu. Je m’y résous. Faites pour le mieux. Un frère meurt et personne ne vient prendre sa place. » Avec une écriture à la fois virile et poétique, Claire Le Cam discerne à travers cette lettre toute la violence qui fait rage dans la banalité du cercle familial, le plus courant et modeste en apparence mais qui finalement ne connaît aucune échappatoire.

[1] KAFKA Franz, Lettre au père. Écrite en 1919, elle parut seulement en 1952 à titre posthume.

[2] LE CAM Claire, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éd. Isabelle Sauvage, 2018. Née en 1972, Claire Le Cam vit et travaille à Paris. Auteure notamment de poésie (Des lignes de janvier à avril valent pour tous les mois et toutes les lignes, 2017), elle a publié cette année son premier livre jeunesse, Souvenirs du paradis (éd. Magnard) et compte à son actif plusieurs livres d’artistes.