À beau de souffle

par lundioumardi

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La semaine dernière s’achevait sur ce blog une récréation littéraire intitulée D’une application l’autre, sorte de projection cynique mais pas tant que ça de notre société à court terme, enfuie vers le vain. Malgré le profond désespoir ressenti à imaginer qu’un personnage tel que Comar Doval était parfaitement envisageable et qu’il en existe déjà probablement un peu partout, le divertissement attendu fut à la hauteur de ce que j’en attendais : un mois de lecture bénévole, sans la perspective d’en rendre compte ici, de justifier une affinité ou une répulsion, juste l’évasion avec les mots pour passeport et l’esprit pour bagage. En somme, se réfugier dans la lecture pour supporter tous les Comar Doval qui courent les rues.

Ces trois semaines ont notamment été l’occasion de découvrir un texte de Victor Hugo dans lequel il s’intéresse à ce que l’homme tient à sa disposition, comme par la grâce de génies bienfaisants, afin de pouvoir supporter la laideur qui le cerne autour de lui. Utilité du beau est un texte philosophique écrit entre 1863 et 1864, tiré des Post-scriptum de ma vie, dans lequel il défend une conception de l’art dont les apparences inutiles cachent des trésors pour l’âme humaine et qui lui permet d’irriguer son mouvement : « Mettez cet homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui ? Le Beau est là. L’homme regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ».[1]

C’est ce mystère que Victor Hugo tente de s’écouter ressentir en sachant très bien qu’il ne saurait être question de chercher à le dévoiler. Sa première remarque est d’observer la capacité du Beau à pouvoir s’adresser en particulier. Confronté à lui, l’homme se sent uniquement concerné. Il croit un instant à sa propre élection par la création artistique qu’il contemple, le meilleur réceptacle de son intensité. « Une inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu ; il lui semble que ce poème l’a choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre. »

Passé ce premier réflexe, l’homme serait ramené à se redresser au rythme de l’expérience en cours. Basculant de la contemplation vers l’éblouissement, un élan de bonté, un optimisme à toute épreuve l’envahiraient par son regard. C’est le rôle que Victor Hugo confère au Beau dans les progrès de l’humanité, sa capacité à relier les hommes entre eux, unis dans la révérence qu’ils tirent au Beau. Pour Hugo, l’émotion prodiguée par l’art civilise et fait grandir tant qu’il demeure fidèle à sa loi : le Beau. « Les mœurs s’adoucissent, les cœurs se rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entre-secourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on admire. Le Beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. »

Sont cités ensuite les exemples d’Horace et de Virgile pour démontrer la supériorité du style sur l’intention déterminée. Il juge que le premier n’est pas un homme bon, que le second est un flatteur. Pourtant, une seule ligne de ces deux écrivains suffit à ses yeux à réunir toute l’immanence céleste. Peu importe l’idée, veule ou courtisane, elle finira par se fondre dans le style si celui-ci déploie son sublime. Commençant par défendre la forme sur le fond, Hugo finit alors par les réunir en un tout comme l’incontournable condition à toute pensée. « […] l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. »

Expression portée par l’intuition, le Beau n’a donc d’autre version que celle qui lui est propre, unique en soi et qui définit sa consistance. Pouvoir le discerner n’est rien de moins qu’une victoire de l’intelligence contre les désordres de la bêtise, une hauteur sur la précarité des hommes, une façon de surplomber les limites humaines. Comme il fallait s’y attendre, Hugo ne perce pas les mystères de ce Beau que lui-même dispense si bien dans ces pages. Tout juste parvient-il à distinguer historiquement les sentiments du fini et de l’infini qui ont successivement engendré le Beau dans l’Antiquité grecque et la modernité chrétienne. Une légère suffisance qui permet à l’auteur de conclure que peu importe le choix entre les deux puisque de tout temps le Beau reste l’indéfectible révélateur de l’âme.

[1] Toutes les citations sont tirées de : HUGO Victor, Utilité du Beau et autres textes, éd. Manucius, 2018.