D’une application l’autre (fin)

par lundioumardi

comardovalsaturne

Cette semaine, troisième et dernier volet des aventures de Comar Doval, une sombre perspective d’avenir rapidement imaginée par celui qui se contente de vivre la fenêtre ouverte et de garder ses oreilles attentives. N’est-ce pas Cioran qui écrivait : « Le progrès n’est rien d’autre qu’un élan vers le pire » ?

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Cinq années avaient passé depuis les débuts de l’émission Le Camp de la dernière chance, réunissant des millions de téléspectateurs à travers le monde autour d’un succès désormais indiscutable. Rassemblée sur le port à chaque débarquement de nouveaux migrants, la foule se bousculait pour prendre les premiers selfies avec ceux qui venaient jouer leur destin dans les rouages de la télé-réalité sans avoir été réellement informés d’être les instruments d’une irréversible « société du spectacle ». Comar Doval, lui, avait dû essuyer quelques procès lors des premières diffusions mais que pouvait représenter une poignée de mouvements contestataires devant un empire de la modernité acoquiné avec l’ensemble de l’appareil politico-financier ?

Le bruit avait également couru à propos d’une dizaine de décès ainsi que de nombreux blessés lors de la traversée en bateau et à l’occasion des épreuves imposées aux candidats, mais ces images parvinrent à rester confidentielles et aucun chiffre ne filtra dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Comar le savait, l’opinion publique n’était pas encore tout à fait prête à recevoir ce genre d’information. « Chaque chose en son temps », calmait-il ses conseillers qui le pressaient activement à faire fond de commerce de ces images. D’autre part, avec l’aide d’agences de communication bien léchées, le gouvernement avait accueilli Le Camp de la dernière chance comme du pain béni puisque, en l’espace de quelques mois, ce qu’on appelait autrefois « la crise migratoire » était devenue une opportunité soutenue par la générosité des pouvoirs publics.

Tout se déroulait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Comar Doval accumulait les millions mais cela lui paraissait presque dérisoire à côté du prestige qu’il avait acquis. Jalousé par ses pairs, adulé par ses banquiers, vénéré par les gouvernements, il contemplait sa réussite depuis les hauteurs de son Olympe à côté duquel plus un seul oiseau blanc ne volait. Au sommet de sa gloire, il s’amusait à caresser l’idée que si les dictionnaires existaient encore son nom ne manquerait pas d’y figurer. Les dictionnaires… un vague souvenir se rappelait à sa mémoire de l’époque où sa fille Michaela, alors âgée de 10 ans à peine, était rentrée de l’école avec une étrange histoire à raconter.

Sous un tas de tablettes numériques et d’écouteurs défectueux empilés dans une armoire de la classe, elle avait déniché le vestige d’un passé qui n’est plus, un volume ensommeillé sur lequel était inscrit en grosses lettres Le Nouveau Petit Robert – 2010 avec les lambeaux d’une couverture cartonnée qui peinait à contenir un nombre de pages comme elle n’en avait jamais vu et comme elle n’en verrait sans doute jamais plus. Curieuse comme le sont les enfants devant ce qui leur échappe, la jeune fille se dirigea vers le modérateur chargé de veiller au bon apprentissage en ligne des autres élèves de la classe afin de l’interroger sur sa trouvaille. Perplexe, le modérateur avait enlevé le dictionnaire des mains de Michaela mais prit tout de même un instant pour la renseigner :

« Élève B312, je ne vais pas te gronder mais tu sais que tu n’as pas le droit de te promener ainsi dans la classe sans me demander l’autorisation par SMS. J’ignore ce que cette antiquité fabriquait ici mais elle n’a rien à y faire. Cela s’appelle un « dictionnaire ». Les générations d’autrefois s’en servaient quand elles avaient un doute sur un mot ou sur une personne et qu’elles souhaitaient obtenir une définition, une biographie ou simplement vérifier une orthographe. C’était un moyen ancestral pour acquérir une forme de connaissance qui a traversé de nombreux siècles. Mais peu à peu son usage perdit de sa valeur et on s’aperçut qu’il ne convenait pas aux nouvelles méthodes d’apprentissage. Certains dictionnaires furent encore édités par des gardiens fanatiques de la langue française mais un décret du ministère finit par les interdire définitivement pour ne pas vous détourner des réels enjeux de notre époque. Je te remercie de me l’avoir donné, je vais pouvoir le remettre à la direction de l’école pour qu’elle le passe dans le broyeur à papier. Maintenant regagne ton poste et termine ton tutoriel d’éveil aux marchés financiers. »

Comar Doval, qui avait bien connu les dictionnaires pour avoir suffisamment entendu ses grands-parents vanter leurs mérites, riait encore aujourd’hui de l’anecdote de sa fille. Vautré dans son Chesterfield à contempler les nombreux cadres qui tapissaient les murs de son bureau et sur lesquels on le voyait poser aux côtés des grands de ce monde, il se demanda un instant où ce monde en serait aujourd’hui si les dictionnaires et autre Bescherelle avaient continué de sévir. L’espace d’une minute, il ressentit une sorte de vertige à imaginer une société soucieuse de son passé et de l’histoire qui la définit, une société pervertie par l’étude des classiques de la littérature et noyée dans les profondeurs de la poésie. Pire que tout, il tremblait à l’idée que des individus puissent reprendre la main sur leur destin comme les y avaient invités autrefois certains penseurs du XVIIIe siècle et dont il avait vaguement entendu parler sous le nom de « philosophes des Lumières ».

Heureusement ! plus personne n’était là pour mettre de pareilles sornettes dans la tête des gens et on avait veillé à ce que les programmes scolaires ne provoquent plus ce genre de dysfonctionnement. Réconforté par le temps présent et le son mélodieux des drones publicitaires qui volaient au dessus de la tour de son entreprise, le génie créateur se leva de son Chesterfield pour regagner l’écran de son ordinateur. Amusé par le tourment ridicule qui venait de le secouer, il cliqua avec enthousiasme sur le fichier intitulé « dossiers secrets ». L’idée d’une application inédite venait à nouveau de germer dans l’esprit de Comar Doval…