D’une application l’autre (2)

par lundioumardi

Comardovallundioumardi

Cette semaine, le deuxième volet des aventures de Comar Doval amorcées la semaine dernière, un portrait annoncé de la réussite des temps futurs…

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Cela tient à peu de choses pour que le désir soit ravivé. Après ces nombreuses semaines d’abattement qui l’avaient confronté à la déception de sa propre personne – chose inédite tant il s’appréciait –, Comar Doval semblait retrouver le goût d’entreprendre. Il renouait avec le catéchisme de son époque et sa valeur cardinale : le mode projet. L’affaire du chihuahua sauvé de l’amputation par le jeune Makélélé avait été le prétexte qu’il attendait pour déplacer son inspiration vers d’autres cieux et tourner la page du commerce de l’adultère en ligne. Lors d’une soirée mémorable organisée sur le toit terrasse d’un grand hôtel parisien à laquelle était présent tout le gratin habituel de la Confrérie des 3P (presse, politiques, patrons), il prononça un long discours qui restera gravés dans tous les disques durs externes branchés ce soir-là.

Il rendit d’abord hommage aux avocats qui l’avaient sorti de la panade plus d’une fois, aux amis financiers qui n’avaient jamais hésité à sortir leur chéquier lorsqu’un juge un peu trop scrupuleux attendait qu’on lui graisse la patte, aux journalistes, évidemment, pour leur souplesse déontologique et, enfin, à ses enfants, désormais seuls gardiens de l’héritage familial à perpétuer. L’émotion de tous était palpable sauf celle de Comar qui, à vrai dire, avait déjà les yeux rivés sur un nouvel empire à conquérir. Il resta bien encore une petite heure, un mojito par-ci, un rail de coke par-là, avant d’abandonner la scène pour consacrer son énergie à la grosse journée qui l’attendait le lendemain.

C’est avec son vieil ami centenaire, Donald, qu’il avait choisi de discuter en premier de la pertinence de ce projet toujours à l’état confidentiel. Après une longue carrière menée aux États-Unis, marquée par la construction d’un certain nombre de murs et quelques sulfureux labels déposés dans le domaine des implants capillaires, celui-ci avait été séduit par la vague populiste qui s’étendait en Europe pour venir y passer ses vieux jours. Des liens indéfectibles unissaient les deux hommes : une collection d’armes à feux datant de la guerre froide, un nombre de procès supérieur à celui des livres lus, une poupée de cire au musée Grévin, une ex-femme et la légende courait qu’un soir de beuverie ils avaient tous deux envoyé leur semence dans la même banque de sperme, séduits par l’idée d’avoir des enfants inconnus un peu partout dans le monde. Comar et Donald se réunirent pour le déjeuner par écrans interposés, évoquant le passé un moment puis il fallut montrer à Donald le reportage consacré à l’Affaire Joint-Venture dont il ignorait tout. Le visionnage le laissa de marbre mais il est vrai que les nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient quelque peu figé son visage. Comar s’inquiéta donc auprès de son ami taiseux de savoir ce qu’il pensait avant de lui exposer ce qu’il se tramait dans sa tête :

« Doni, un homme peut sauver huit personnes des flammes d’un incendie, il ne sera récompensé par rien d’autre qu’un peu de gratitude s’il n’est pas filmé. Et la gratitude, toi et moi on sait ce que ça vaut. En revanche, qu’il sauve un clébard devant une caméra et qu’en plus il soit en situation irrégulière, il devient un héros national – du moins pendant deux à trois semaines. C’est le nouveau trip à la mode : à défaut de considérer la situation chaotique de milliers de vies refoulées aux marges de l’existence, les gens ont besoin de croire en de belles histoires, de fabriquer des héros. Et ces héros d’un jour sommeillent un peu partout si on regarde bien. Il suffit juste d’être au bon endroit, au bon moment, devant la bonne personne. Et ces éléments de circonstance ne demandent qu’à être réunis… par moi. Je vais donc créer la première émission de télé-réalité qui met en scène des migrants. On commencerait par un panorama du chaos qui sévit dans tel ou tel pays. Sur place on désignerait un certain nombre d’individus appelés à être choisis par le public pour venir occuper un camp que l’on installerait dans une banlieue quelconque. On mettrait en scène un trajet en bateau à haut risque, avec de nombreuses incertitudes sur le pays d’accueil, les gouvernements se renvoyant le bébé avant finalement de céder sous la pression d’intérêts financiers. Bien entendu des épreuves devront être relevées autour de la construction du camp, de la violence des forces de l’ordre, des expulsions ou encore de l’indifférence générale. Chaque semaine un ou plusieurs candidats seraient renvoyés dans leur pays par un vote du public tandis que le vainqueur se verrait délivrer un titre de séjour. Bien sûr il y a de nombreux ajustements à effectuer mais qu’est-ce que ton flair et toi en pensez ? »

Les yeux écarquillés, un insecte grillé au safran au bout de sa fourchette immobile tenue dans sa main, Donald avait écouté Comar avec la plus grande attention. Il avait suivi de près les nombreux projets que celui-ci avait développés tout au long de ces années. Il se souvenait parfaitement de l’étudiant qui avait obtenu son diplôme en faisant chanter le doyen qui détournait les frais de scolarité dans des placements boursiers. Il revoyait leur première rencontre, chez un baron de la prostitution hongroise pour lequel Comar avait créé une application sur-mesure malheureusement interdite dans des pays comme la France et les États-Unis. Un procès pour discrimination à l’embauche dans une société où ils étaient tous deux actionnaires avait fini de sceller leur amitié. Dans les moments difficiles comme dans la célébration de ses plus gros succès, Donald avait vu Comar se démener avec rage pour parvenir à ses fins. Pourtant, jamais encore il ne l’avait vu aussi déterminé et investi dans une entreprise qui ne manquerait pas de faire du bruit. Ne sachant trop s’il devait l’encourager ou freiner son enthousiasme, Donald ne trouva qu’une question à poser pour gagner du temps : « Et tu as un nom pour ton émission ? » Le sourire à ses lèvres pincées, Comar Doval approcha son visage de la caméra et dans un murmure à peine audible il sortit de l’écran de son interlocuteur un : « À ton avis Doni… »