D’une application l’autre (1)

par lundioumardi

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Les contingences du quotidien, le confort de lire sans une échéance à respecter et aussi parce que cette petite récréation a le mérite de me divertir, Lundioumardi va troquer pendant quelques semaines ses traditionnelles notes de lecture par… un feuilleton consacré aux aventures de Comar Doval, pur produit de notre époque et de ses dérives, dans les rouages d’une société repoussant toujours un peu plus loin les limites du pire. Bonne lecture…

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Comar Doval était un nom que personne ne connaissait mais à la fortune duquel toutes les personnes en âge d’être mariées et de tromper leur partenaire avaient largement contribué. D’ailleurs, l’expression consacrée n’était plus « tromper » mais « partager » ; cela sonnait moins accusateur dans le ton et s’assimilait plus immédiatement aux réseaux sociaux. Ainsi Comar Doval, qui avait connu l’amour virtuel dès son plus jeune âge en explorant toutes les potentialités du Minitel, avait bâti un empire sur la pierre numérique de l’adultère, multipliant les applications avec une imagination débordante dédiée au libertinage géolocalisé, depuis tousssscocus.com, son premier grand succès, à sa dernière création, boostetaretraite.com, une plateforme adressée aux seniors à la recherche d’un sel différent de celui qu’on leur interdisait de consommer dans l’assiette…

Anonyme du grand public, Comar Doval n’en demeurait pas moins un homme d’affaires respecté et admiré pour sa capacité à produire de l’argent. Sa présence labellisait le succès des mondanités du CAC60, l’Élysée le recevait avec les honneurs dus à son compte de résultat et, plus encore, il arrivait que l’agenda présidentiel se cale sur l’emploi du temps de cet homme qui avait assis sa notoriété en affirmant un jour : « Quel est l’abruti qui va encore payer un dîner à une fille quand il peut la serrer sur mes applis ? » C’était l’homme d’une époque, avec ses maux doux par webcams interposées et ses procès pour vidéos cochonnes non autorisées à la diffusion.

Seulement voilà, à l’approche de ses 70 printemps, Comar Doval commençait à en avoir soupé de son commerce du désir en ligne. Ses enfants avaient repris le flambeau sur les différentes applications qu’il avait su décliner tout au long de ces années. Dora s’occupait des studios d’enregistrement des parties fines. Tobby se chargeait d’aménager l’emploi du temps des ménagères de plus de 40 ans en mal de tendresse. Et Michaela, la plus investie des trois, supervisait la communauté LGBT, les seniors et les cadres en déplacement, en France et à l’étranger. Personne n’osait trop rien dire sur la dépression rampante de celui qui avait su, au cours des années 2000, ce que gagner son premier million à 30 ans représentait… Mais dans les couloirs du Medef, des murmures chahutaient l’ordre d’un empire reconnu par tous : aucune application nouvelle n’avait vu le jour depuis six mois, son absence au festival La main au cul 2050 avait été très remarquée et le Président lui-même avait, paraît-il, réuni un cabinet noir pour discuter de « l’après Comar Doval ».

Ce que tout le monde ignorait, c’étaient les interminables journées passées par Comar dans son bureau, avachi sur son chesterfield le ventre à l’air, restant là à avaler des steaks macrobiotiques devant ses cinq écrans plats, sans valeurs à abattre ni principes à détourner. Bref, le vide dans ses yeux condamnés à suivre les lignes horizontales des bandeaux de l’information en continu diffusée par les chaînes TV de ses amis businessmen. Tout semblait ainsi avoir été conquis par d’autres que lui : Bill avait la main sur le commerce de la guerre en Afrique, Paul assurait la formation des avocats pour les affaires de harcèlements et de fraudes électorales, Nikita avait su redonner ses lettres de noblesse à la corruption au sein de l’Organisation internationale du libéralisme affranchi et il y avait cette bonne vieille Emmanuelle, à la superbe reconversion, parvenue à mettre en place un trafic à l’échelle mondiale de poissons irradiés sans que cela ne figure sur l’étiquetage ; il y avait bien eu quelques contestations des mouvements écologistes mais Debby avait calmé le jeu en leur promettant des médicaments interdits à la vente.

Devant l’autel de ces nombreux succès, sa réussite à lui paraissait tout à coup sans saveur, le révélateur d’un manque de panache. Il se sentait gagne-petit comparé à tous ses amis dans la fleur de l’âge et désormais plus audacieux que lui pour souffler sur les braises de la faiblesse humaine. Il ressentait la frustration de n’avoir pas su manipuler les foules avec autant de persévérance qu’il aurait souhaité. Déçu de sa personne, de son parcours et de son steak au thon susceptible d’avoir été irradié par Emmanuelle, Comar Doval dérivait en regardant un portrait télévisé sur le nouvel héros du jour : un jeune Makélélé ayant sauvé le chihuahua de l’épouse du PDG d’une grande banque d’affaires internationale. Alors que celle-ci marchait dans la rue, les yeux rivés sur son téléphone à la recherche d’un chauffeur UBER avec lequel elle n’avait pas encore couché, sa pauvre Joint-Venture située au bout de la laisse s’était coincée la patte arrière dans le trou d’une bouche d’égout. Observant la scène depuis le trottoir d’en face, le jeune Makélélé avait bondi de son matelas, sa seule propriété, traversé la chaussée sans même prêter attention aux trottinettes électriques susceptibles de le renverser, et préserva ainsi Joint-Venture d’une amputation certaine de la patte arrière droite qu’aurait causée le violent coup de laisse prodigué par madame M. en l’absence de chauffeur disponible selon son seul critère de recherche…

À cette heure de l’après-midi, dans un quartier résidentiel de la capitale française, peu de personnes assistèrent à la scène. Heureusement, un coureur muni d’une caméra intégrée à son casque – conçue pour filmer la transpiration produite par le lobe de l’oreille à chaque minute – passait sur les lieux et put fournir une trace de l’événement. L’enregistrement fut aussitôt envoyé aux nombreuses chaînes d’information et le sauvetage de Joint-Venture fut relayé tout au long de la journée à l’échelle nationale. On apprit également de sources sûres que le jeune Makélélé, en situation irrégulière, serait reçu par les plus hautes instances de la République. Madame M., totalement sous le choc mais pleine de reconnaissance pour le sauveur de son chihuahua, aurait envoyé à la presse le communiqué suivant : « Je ne saurais vous dire à quel point je suis bouleversé par l’acte héroïque qui permet aujourd’hui à ma petite Joint-Venture de tenir debout sur ses quatre pattes. Et si je peux faire quoi que ce soit pour aider ou récompenser la bravoure de son auteur, en lui payant une formation pour devenir chauffeur particulier par exemple, sachez bien, mesdames et messieurs les journalistes, que je ne me déroberai pas à ce devoir de gratitude, trop souvent négligé dans notre société individualiste. »

Comar Doval avait suivi cette histoire avec le même désintérêt que les autres émissions qui défilaient sur ses écrans. Il refusait également de prêter main forte à Michaela, pourtant fourbue de travail avec la mise en place de la nouvelle application niquetonclone.com. Deux jours plus tard, alors qu’il n’était pas sorti de son bureau, sans personne à qui parler en dehors du livreur de poulets rôtis au laser nucléaire, un nouveau reportage fut consacré à « l’affaire Joint-Venture » et fit rejaillir l’espoir dans le cœur de notre homme… Les nouvelles du cabot semblaient excellentes et madame M. avait finalement décidé que, dorénavant, elle recruterait elle-même des chauffeurs privés. Le jeune Makélélé avait été reçu à l’Élysée par la Première dame qui régularisa sa situation en moins de 24 heures : il bénéficiait désormais de la nationalité française, d’une promesse d’embauche au service d’entretien de la mairie de Paris et d’un nouveau matelas. Quel accomplissement pour ce jeune homme titulaire d’un doctorat en orthodontie dans son pays d’origine ! Mais, surtout, le reportage évoquait la grogne des membres de l’opposition et des associations chargées de défendre les migrants. Cela faisait de nombreuses années que les images de tous ces camps rejetés aux frontières de la ville, de la décence et du vivant n’étaient plus montrées à la télévision. Il y avait bien encore quelques-uns pour évoquer le harcèlement, le tri, la violence dont été victimes ces occupants portés dans l’ombre mais, à vrai dire, cela n’intéressait plus personne. Plus personne sauf un : Comar Doval.