Paris, quatre anecdotes

par lundioumardi

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Le 18 octobre 1974, à 10h30, Georges Perec s’installait au tabac de la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement de Paris. Pendant trois jours consécutifs il a disséqué ce lieu, ses habitudes, ses mouvements, sa météo, les gestes de ses occupants, sa monotonie aussi, sans craindre « la lassitude des yeux. La lassitude des mots. » Dans ce texte intitulé Tentative d’épuisement d’un lieu parisien[1] – conçu comme une liste à la manière de Pérec – le quotidien parisien grouille à la fois comme dans n’importe quelle ville et pourtant comme nulle autre part : cette particularité qui fait de Paris un lieu unique, inimitable malgré les tentatives hasardeuses et qui font pourtant constater à l’oulipien qu’« en ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Étampes ou à Bourges, ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je n’ai d’ailleurs jamais été. »

Hier au soir, une personne anonyme – disons moi – roulait jusque chez un ami important afin de lui parler. C’est vrai que je n’étais pas invité, surtout pas attendu, qu’il était déjà tard (près de 23h, un monde !) et passablement éméché. Mais, après tout, l’ami en question avait énoncé, attendez, comment avait-il formulé cela ? ah oui, vouloir « élever notre relation ». Bien entendu cela signifiait maintenir sa porte close. L’anonyme roula dans l’autre sens en éprouvant sa déception, s’arrêta une heure encore chez une complice qui fêtait ses 40 ans dans un Barbès gentrifié mais comme il y avait de la vaisselle à terminer et un bébé à coucher, il ne s’éternisa pas. Revenu à la case départ, il se souvint que l’après-midi une précieuse acolyte avait été voir une adaptation de la pièce Bérénice au théâtre de l’Odéon et de cette réplique de Titus dans l’Acte V, scène 5 : « Et c’est moi seul aussi qui pouvait me détruire. Je pouvais vivre alors, et me laisser séduire. Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir, chercher ce qui un jour pouvait nous désunir. Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible, je n’examinais rien, j’espérais l’impossible. Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux, avant que d’en venir à ces cruels adieux. »[2]

Un autre soir, Violette Leduc marchait avec son amie Hermine (Denise dans la vraie vie) sur les quais de la Seine. Les jours précédents, Hermine avait poussé Violette à se rendre dans les boutiques chics de la place Vendôme afin d’acheter de luxueux vêtements : un lamé de chez Schiaparelli, des gants Hermès, un nouveau chapeau et des escarpins à la mode. Ensuite « la bâtarde » se rendit chez Antonio, le meilleur coiffeur de la capitale, et lorsqu’elle en ressortit tous les hommes se retournaient dans la rue, lui faisaient des avances crasses comme à la première des prostituées. Le soir venu donc, toujours dans la honte d’elle-même, Violette, interdite, se promenait avec son amie. Elles croisèrent une bande de garçons joyeux, festifs et menés par une seule fille qui, au moment de voir le visage de Violette dans la nuit, la sanctionna d’un : « moi, si j’avais cette tête-là, je me suiciderais. »[3]

Antoine Blondin écrivait : « Les sortilèges de Paris tiennent aux monuments et aux sites, mais également à cette impression, qui vous envahit soudain, au débouché d’une rue banale, que le système nerveux du monde passe par là. » Roland Landenbach, son éditeur, devait enfermer Antoine Blondin à double tour dans une chambre avec pour seuls objets de détournement du papier et un stylo. C’était la seule façon pour lui de s’assurer que l’auteur d’Un singe en hiver n’aille pas se livrer à ses passions éthyliques dans les estaminets d’un Saint-Germain-des-Prés non encore ravagés par les grandes enseignes qui ont justement annihilé le système nerveux évoqué par Blondin. Une fois le livre terminé, il pouvait retourner à ses occupations favorites dont certaines restent mémorables : la transformation de la rue de Seine en jardin potager, à l’aube d’une nuit « chargée », en plantant des légumes dans la terre d’un chantier, ou encore le petit-déjeuner pris dans la vitrine d’un antiquaire…

[1] PEREC Georges, « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », Cause commune, 1975. L’article a ensuite été édité sous forme de livre par Christian Bourgois en 1982.

[2] RACINE Jean, Bérénice, 1670.

[3] LEDUC Violette, La Bâtarde, 1964.