La littérature pour considérer

par lundioumardi

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Partout dans les grandes villes, nos regards sont appelés à ressentir quelque chose – un sentiment, une émotion voire l’absence de celle-ci, du dégoût chez certains d’entre nous – devant les sorts réservés à ceux que l’on désigne sous le terme générique de « migrants », sans vraiment comprendre la réalité que cette terminologie recouvre. Ces « sorts », au pluriel donc, ce sont des vies décomposées depuis l’obligation de fuir un pays, un chez soi, pour survivre, avec pour seul bagage le faible espoir de reconstruction souvent contrarié par la précarité des destins que nos pays, soi-disant civilisés, contribuent à fabriquer, incapables de mener l’indispensable réflexion sur la notion d’accueil autrement que sous le prisme de la pression électorale. Une inhospitalité de la part des pouvoirs publics mais bien plus encore de nos regards, justement, qui évitent, détournent, méprisent parfois, interrogent ou qui tentent la vaine compassion, sans savoir comment elle sera reçue.

Dans un livre au format mince mais à la réflexion dense, l’historienne de la littérature et essayiste Marielle Macé reprend ces questions pour confronter cette indécence de l’inertie devant des personnes venues reprendre possession de leur vie[1]. Évitant l’écueil contenu dans l’injonction d’un Stéphane Hessel appelant à l’indignation selon un choix d’expériences arbitraire[2], Marielle Macé choisit de convoquer la littérature comme un potentiel pour comprendre une douleur et basculer de la sidération vers la considération, plus propice à la réappropriation du vivant.

« Considérer en effet, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ; c’est le mot du « prendre en estime », du « faire cas de », mais aussi du jugement, du droit, de la pesée, du scrutin. C’est un mot de la perception et de la justice, de l’attention et du droit. Il désigne cette disposition où se conjuguent le regard (l’examen, par les yeux ou la pensée) et l’égard, le scrupule, l’accueil sérieux de ce que l’on doit faire effort pour garder sous les yeux… Devant des événements aussi violents que la « crise des migrants », il est plus commun, plus immédiat, de se laisser sidérer que de considérer. »

Attentive aux migrants qui s’étaient « installés » pendant quelques mois sur le quai d’Austerlitz à Paris en 2015, sous une discothèque (le Wanderlust), à deux pas de la Cité de la mode et du design et face au siège de Natixis, avant d’être sauvagement évacués par les forces de l’ordre, l’auteure énumère un certain nombre de situations semblables où des individus se trouvent « rejetés aux bords » des marges de la ville, de l’habitable, du langage, de notre attention et, finalement, de leur propre existence. À grand renfort de références littéraires, très (trop ?) nombreuses pour un texte aussi court, Marielle Macé invoque la littérature pour qu’elle s’engage à faire dire ces vies, à leur donner la parole.

« Il ne s’agit pas d’exalter des situations de dénuement, encore moins de s’y résigner – et la porte est étroite, car il faut dire qu’il y a parfois, en ces matières, beaucoup de complaisance, quelque chose comme un tourisme humanitaire des artistes (et moi ?) qui jouent à leurs heures aux exilés, et une étrange ou même louche collusion entre ces enjeux et le fait même de l’art aujourd’hui ; or il faudrait garder en soi tant de peur, de peur de parler, en parlant de tout cela… Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s’impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu’elles sont et par exemple du monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement.  »

Ce passage, qui figure dans les deux dernières pages du livre, répond partiellement à un reproche qui pourrait être adressé à Marielle Macé quant à la sincérité de sa démarche et la bien-pensance dont on peut la soupçonner. Ainsi s’interroge-t-elle également par ce « et moi ? » sur le risque de complaisance inhérente à son entreprise littéraire. Mais en lisant attentivement l’essai qu’elle propose, sans une thèse clairement définie mais une réflexion sculptée par des lectures et l’observation in vivo de ses sujets – là encore le pluriel est de mise – elle parvient à son objectif de formuler les « dires » de ces vies dont nous ne pouvons sans cesse nous détourner, à employer le domaine qui est le sien, la littérature, comme un gage de considération pour ces individus reclus dans le double exil auquel l’indifférence de nos comportements les condamne.

[1] MACÉ Marielle, Sidérer, considérer, éd. Verdier, 2017.

[2] HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, éd. Indigène, 2010.