La mort de Gérard Genette, la fin d’une allure

par lundioumardi

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Curieuse façon de reprendre ce blog après quelques semaines de repos en se livrant au délicat exercice de l’éloge funèbre. Pourtant, quand on songe à celui qui nous y invite, celui qui laisse derrière lui une œuvre à la fois exploratrice, pointue et aussi pleine d’humour, on retrouve tout le réconfort que l’on peut puiser dans ses livres, un amour de la langue au service d’un verbe, celui de comprendre le monde qui nous entoure. Critique littéraire et théoricien de la littérature, Gérard Genette est décédé le 11 mai dernier à l’âge de 87 ans, presque silencieusement dans le boucan général des maux de notre époque et après des années passées à apprivoiser le temps et l’espace ; lui qui gardait une mémoire précise des lieux auxquels il faisait référence tandis que les dates lui échappaient totalement – pas si étonnant pour quelqu’un qui avait d’abord envisagé le métier de géographe, puis de cinéaste, avant de devenir homme de lettres.

Il n’est pas simple de catégoriser cet auteur et l’abondante production littéraire qui fut la sienne : entre théoricien de la littérature, critique mais aussi poète, son œuvre est à la fois atypique et inclassable. Normalien, agrégé de lettres, il débuta sa carrière à l’École des hautes études grâce au soutien de Roland Barthes qui encouragea sa nomination. Il acquit rapidement une reconnaissance académique pour ses analyses structuralistes sur les mécanismes internes du récit et de son discours – narratologie – notamment développées dans Figures (1972 – 2002) et son concept de « transtextualité », c’est-à-dire les relations secrètes ou révélées d’un texte avec un autre, sa transcendance[1]. Des travaux qui ont fait de lui un chef de file de la « nouvelle critique » amorcée dans les années 1960 et dont Roland Barthes avait été, encore une fois, l’instigateur.

Tout cela paraît bien sérieux et ne reflète pas deux autres aspects de Gérard Genette : sa tendresse et son humour. Observateur attentif de la langue et de ses représentations, Genette poursuivit une tradition qui remonte à Montaigne, en passant par Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) et, plus récemment, à Perec (Je me souviens). Un héritage ou une lignée dont l’attachement à la langue est le dénominateur commun, ce patrimoine qu’il a su valoriser aussi bien dans les sphères académiques que parmi le commun des lecteurs. Et c’est là que réside toute la force de son œuvre, acerbe et puissante, capable de nous emmener dans les nombreuses potentialités du mot, évoluant, versatile et évocateur mais incontournable pour saisir une époque.

Cette générosité est notamment au cœur de la série amorcée en 2006 avec Bardadrac, suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016), dans laquelle Genette a inventé une forme littéraire inédite où l’autobiographie participe au travail plus théorique qu’il a toujours mené. Ainsi parvenait-il à ressusciter des mots en proie à la déshérence (« Béguin », « Cogitum » ou « Tradéridéra ») comme un rempart contre les tics de langage et de prononciation aussi insensés que stupides mais qui sont désormais légion. L’entrée « Médialecte » – mot chimère qui renvoie directement au cynisme dont Flaubert usait déjà dans son dictionnaire – est à ce sujet édifiante de bon sens et sert de fil rouge à l’ensemble de la série : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il (le médialecte) devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[2]

Lire Genette c’est apprendre l’esprit critique, c’est voyager dans la sphère des mots et croire, un instant, qu’ils sont un précieux rempart contre la barbarie. Les mots raccourcis, incompris, malmenés et qui deviennent aujourd’hui le modus vivendi de nos échanges constituaient une cible privilégiée des livres de Genette. Il était en cela un observateur généreux de ce monde, attentif à ses égards et à ses errances, ce que le premier imbécile venu considèrerait comme un roi perché en haut de sa tour d’ivoire et ignorant tout ce que la littérature a d’hospitalière, de généreuse, les désirs qu’elle crée et les renoncements qu’elle dissipe. Dans Épilogue, il écrivait : « Je ne savais trop ce qu’on pouvait entendre par le mot « avenir ». J’en dois à Talleyrand une définition prudente, quoique cynique, dont je vais désormais me contenter : « c’est la semaine prochaine » ; au-delà, c’est l’inconnu. » Gérard Genette parti, c’est d’une certaine façon une allure donnée à la littérature qui se trouve aujourd’hui face à cet inconnu.

[1] Théorie développée dans Palimpsestes – La littérature au second degré (1982).

[2] Bardadrac. L’ensemble de l’œuvre est édité aux éditions du Seuil où l’auteur dirigeait la collection « Poétique ».