Un geste à la hauteur de l’homme

par lundioumardi

FILES-FRANCE-RUSSIA-BRITAIN-ESPIONNAGE

Le week-end dernier se tenait le raout annuel de l’édition, à savoir le 37e Salon du livre dont il ne sera pas vraiment question dans ce texte, sinon pour évoquer le climat de relatives tensions dans lequel celui-ci s’ouvrait : les revendications socio-économiques des différents acteurs, principalement la grogne des correcteurs avant leur totale extinction, mais aussi la confirmation par Antoine Gallimard de la réédition des textes antisémites de Céline. Chacun de ces sujets mériterait qu’on s’y attarde longuement. J’espère le faire autrement tout au long de l’année sans attendre ce rendez-vous précis comme un fallacieux prétexte pour ouvrir les yeux sur la précarité des artisans de la littérature ou la pauvreté de certains débats qui ne devraient même pas avoir lieu.

L’autre sujet qui a retenu l’attention, c’est le choix du président Emmanuel Du Roy Macron[1] de boycotter le pavillon russe, pourtant invité d’honneur de cette année 2018, pour des raisons… comment dit-on déjà ? « diplomatiques » ! Motif : l’empoisonnement à Salisbury, au Royaume-Uni, de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Youlia, tous deux victimes d’un gaz innervant de fabrication russe. Theresa May, en grande difficulté dans son propre pays, accuse l’État russe d’en être le commanditaire, rompant ainsi les contacts bilatéraux avec Moscou et expulsant de son territoire vingt-trois des cinquante-neuf diplomates présents au Royaume-Uni. En somme, des relents de guerre froide en veux-tu en voilà.

« J’ai décidé, compte tenu du contexte international, de ne pas me rendre sur le site officiel de la Russie […] en solidarité avec nos amis britanniques » a expliqué notre manager présidentiel, reléguant ainsi les trente-huit auteurs russes invités sur le Salon à de simples écrivaillons à la botte du Kremlin puisque directement assimilés, par ce geste, au régime de leur pays. Une décision des plus navrantes quand on notait sur place la présence d’écrivains tels que Ludmila Oulitskaïa[2], lauréate du prix Médicis étranger en 1996 et réputée pour ses positions contre la politique de Vladimir Poutine. De même, Natalia Soljenitsyne, veuve de l’auteur de L’Archipel du Goulag, qui a déclaré que « la démarche d’hier a peiné beaucoup d’entre nous », ajoutant très justement que « quand les diplomates ne savent plus se parler ça devient encore plus important que se parlent les artistes et les gens de la culture et des arts. »

Arpentant les halls de la Porte de Versailles le jeudi 15 mars en compagnie de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, notre chantre du libéralisme expliquait aux journalistes qui les accompagnaient là ou se loge son intérêt pour la littérature : « J’ai souhaité inaugurer ce Salon avec la ministre pour redire la place du livre dans notre pays. Les derniers chiffres montrent une grande vitalité de l’édition française. » Une place dans un tableau comptable donc, mais qui jamais ne méritait ce geste méprisant à l’égard des auteurs russes. La question se pose de savoir si le même dédain aurait été observé dans le cadre d’un Salon ou d’une rencontre justifiant de gros contrats économiques. À l’épreuve de la finance, la « solidarité avec les Britanniques » ne se serait sans doute pas traduite par une hostilité aux roubles et à l’or noir. Mais pour un kopek de littérature, Jupiter n’a pas manqué d’insulter toute une tradition.

[1] Voir aussi : https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/21/emmanuel-du-roy-macron/

[2] Invitée par son éditeur, Gallimard.

Publicités