Écrire, ce petit anarchiste

par lundioumardi

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On redoute en lisant le titre du dernier ouvrage de Christiane Veschambre[1] de se retrouver face à un énième texte de celui ou celle qui s’écoute écrire pour se raconter, dans la narration ou dans l’essai, tentant de disséquer ce geste par tous les bouts et aboutir aux mêmes fadaises et dispensables platitudes psychanalytiques. « Écrire »… quel verbe mais aussi quel prétexte narcissique. En 1993, Marguerite Duras aussi écrivait son Écrire ; un transitif, une mise en danger : « Ça va très loin l’écriture … Jusqu’à en finir avec », jugeait-elle, signant là son meilleur texte[2]. Autour il y a eu des tentatives, des imitations, du papier gâché et beaucoup d’ennui. Puis il y a eu Christiane Veschambre – « enfin ! » aurait-on envie d’ajouter.

Née en 1946, C.V. vit entre Paris et l’Allier. Elle compte à son actif une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels on peut citer Le Lais de la traverse (1979), Les Mots pauvres (1996) ou Robert & Joséphine (2008). Dans ÉcrireUn caractère, elle poursuit les « traverses » qu’elle sillonnait déjà dans Basse langue[3], le récit de quatre expériences de lecture (Erri De Luca, Robert Walser, Emily Dickinson et Gilles Deleuze), à côté desquelles l’auteure interrogeait l’odyssée de sa propre écriture, posant peut-être à elle-même ce qu’elle formulait à l’adresse des autres : « À quoi se fier pour juger d’une écriture en proie à l’instabilité quant à l’identification de celui qui écrit, son adhérence à ce qu’il écrit ? »

Le texte publié cette année répondait initialement à la commande d’une revue sur le thème du travail[4]. On pouvait s’attendre à un développement sur la notion d’effort, de régularité, d’impasse et d’issue, à Nathalie Sarraute qui expliquait se rendre au café tous les matins pour écrire comme un ouvrier se rend à la mine. Et bien pas du tout ! Christiane Veschambre a privilégié le vivant à l’œuvre dans le geste d’écrire, faisant de lui une entité distinctive, « un caractère ai-je choisi de dire, car il ne s’agit pas de psychologie mais de signes distinctifs. […] Un nom propre, sans nom dans ces pages qui parlent de lui. » Ainsi s’impose Écrire, capable de disparaître, prompt à manifester son angoisse, acceptant de reprendre confiance, ajustant les mots et lui, le verbe. Le voici donc qui met l’auteur à son pas. « Écrire doit avec les mots de la tribu faire apparaître, surgir, entendre, exister, lancer à la traverse du vivant parlant ce que la musique, la peinture, la danse, lancent à travers lui sans les mots. »

En dressant le portrait de ce « petit anarchiste qui ne veut d’aucune contrainte – que les siennes », le reflet de l’auteure se dessine. Christiane Veschambre est là, tour à tour contemplative et aux aguets, prête à se faire « déloger » des contingences du quotidien pour suivre Écrire qui semble toujours marcher devant. Il est un impératif, un diktat, souvent capricieux mais parfois généreux, le seul capable de l’emmener vers cette intimité qui déjà résonnait haut dans Basse langue : « Quelle est cette langue que tu ne parleras jamais, qui aurait été la langue de ton peuple-à-venir ? La langue opaque qui trébuche sur les mots. C’était à toi de buter et d’approcher pas à pas de l’obscur consistant de la langue basse. Ta libre langue à toi : basse et libre. » Langue souterraine et précieuse, qui sait gronder quand il le faut, la seule capable de nous tenir au plus juste, à distance des lieux communs.

 

[1] VESCHAMBRE Christiane, Écrire – Un caractère, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2018.

[2] DURAS Marguerite, Écrire, éd. Gallimard, 1993.

[3] VESCHAMBRE Christiane, Basse langue, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2016.

[4] Peut-être les Cahiers jungiens de psychanalyse (encore elle…) n°140 et N47, deux revues dans lesquelles ont été publiées des pages d’Écrire.