Paul Léautaud, un tempérament pour si peu d’émotion

par lundioumardi

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Léautaud (1872-1956), c’est un nom incontournable de la critique littéraire française du premier XXe siècle, une œuvre centrée sur l’écriture de son Journal, un regard acerbe jeté par le trou de la serrure pour se moquer de la vie littéraire de son temps et tout ce qu’il pouvait y voir de pédant chez ses auteurs. « Ouvrier » au Mercure de France entre 1907 et 1941 – d’abord en tant qu’employé puis comme associé –, il a bénéficié là-bas d’un observatoire privilégié pour imposer son style, libre d’égratigner tous ceux à qui l’on avait l’habitude de graisser la patte. C’était l’époque d’Anatole France et des mardis de Mallarmé, auxquels devaient succéder le prestige d’André Gide, l’entrée de Paul Valéry à l’Académie ou la NRF de Jean Paulhan. « Un écrivain de revue, sans volumes »[1], comme il se présentait lui même, mais qui a su laisser son empreinte, peut-être plus encore par son caractère que par sa plume.

Il faut reconnaître au bonhomme un certain nombre de complexités : misanthrope, il préférait de loin la compagnie des bêtes. Dans son pavillon situé à Fontenay-aux-Roses, il vivait pauvrement entouré de la ribambelle de chats qu’il avait recueillie et de Guenette, la guenon qu’il noya lui-même de crainte qu’elle ne soit malheureuse après sa mort. Fuyant tous les engagements politiques et les formes de pouvoir, ses positions n’en demeuraient pas moins des plus contradictoires : vomissant le nationalisme façon Maurice Barrès mais taclant Léon Blum à coup de phrases antisémites : « Voilà ce que des gens de ma sorte doivent à cet imbécile d’illuminé de Léon Blum. Pendant ce temps, la racaille ouvrière jouit de vacances payées, de réductions sur les tarifs de chemins de fer, se croit la maîtresse, travaille à sa guise, pérore et déborde de partout. On voit un Juif, Français d’hier, légiférer sur les questions d’instruction, la racaille étrangère naturalisée à tour de bras, les rues de Paris de plus en plus pleines de gens à faciès bizarres, venus on ne sait d’où, la société, les mœurs, baissées en deux ans d’une façon prodigieuse. »

Les avis qu’il a pu émettre en littérature ne manquent pas non plus de surprendre. Stendhal fut pour lui le grand homme, le modèle suivi et honoré tout au long de sa vie : il appréciait l’écriture nette, la spontanéité, l’incarnation pour Léautaud de celui qui ne s’encombre pas de devoir rechercher un style, ce qu’il méprisait par-dessus tout. Le reste, ou une bonne partie, n’était qu’inutile fantaisie ! Ainsi pouvait-il balayer Jules Renard et Gustave Flaubert en un seul jugement lapidaire : « C’est beaucoup plus un cahier de notes d’écrivain qu’un Journal au sens exact du mot. Ces notes peuvent intéresser ceux qui aiment la littérature de Renard. Pour moi, pour la façon dont je vois la littérature, c’est la puérilité même, le manque complet d’intérêt. J’ai horreur de la littérature fabriquée et celle de Renard l’est à l’extrême. C’est sans cesse l’amour du détail, de la trouvaille, de l’effet, le culte des mots pour les mots eux-mêmes. Je crois bien que c’est pire que Flaubert. »

Cette inflexible liberté de penser se poursuit tout au long de ces pages, au gré des portraits qu’il dresse ; il n’a jamais vraiment lu Proust, trouvait que Céline était de la « littérature de mœurs populaires. » Gide a occasionnellement trouvé grâce à ses yeux mais lorsque son amie Marie Dormoy lui confie un jour son admiration pour Dostoïevski, Léautaud rua aussitôt dans les brancards : « C’est de la littérature de malade, d’épileptique, de taré. C’est une hygiène intellectuelle de s’en tenir éloigné, de ne pas vouloir la connaître. C’est de la littérature de cabanon, bien faite pour les Russes, ces cerveaux malades, faibles, résignés, fatalistes, fuyants. Cette littérature est à fuir, pour un esprit clair, hardi, libre. Non seulement à fuir, mais à détester. » Ainsi, seules les littératures française et anglaise avaient droit de cité.

Voilà comme tout porte à détester celui que Jean Chalon surnomma « le concierge des lettres, son Attila ». Alors pourquoi cette postérité quand on croit détecter autant d’aigreur dans ce qu’il écrit ? Et bien c’est sans doute parce qu’on ressent aussi du plaisir à le lire, autant qu’il en a eu à écrire. Par son sens de l’ironie, sans la moindre gêne à se contredire d’un portrait à l’autre, Léautaud nous fait oublier ses erreurs. Il égratigne autant son travail que celui des autres comme une façon de faire. Les réputations l’ennuient et il trouve beaucoup plus vivant de déranger, de perturber l’ordre et de renverser le sens commun. « Quand on est un écrivain, le tempérament passe par-dessus l’émotion », jugeait-il. Ainsi la Terre se serait-elle arrêtée de tourner un matin que Léautaud ne s’en serait pas formalisé davantage, finalement incapable de saisir la valeur authentique des événements auxquels il assistait.

[1] Toutes les citations sont tirées de : LÉAUTAUD Paul, Journal littéraire, éd. Folio, 1998. Choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot.