Influence et originalité chez André Gide

par lundioumardi

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Le premier sens du mot « influence » tel qu’on le trouve dans le Robert est quasiment interstellaire puisqu’il est ainsi défini : « Flux provenant des astres et agissant sur les hommes et les choses », avec cette citation du poète et romancier Théophile Gautier (1811-1872) pour illustrer : « L’influence bienfaisante ou maligne de son étoile. » Le sens plus courant arrive en deuxième position, sous différentes déclinaisons selon que cette influence est exercée par une chose ou par une personne. Dans ce dernier cas, le substantif connaît ses plus fâcheux synonymes, comme « domination », « empire » ou « puissance » pour ne citer que ces exemples. Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, le moraliste français Joseph Joubert (1754-1824) voyait dans l’influence exercée par les écrivains le simple révélateur de la pensée commune : « Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. »[1]

Le 29 mars 1900, l’écrivain André Gide (1869-1951) se penchait un instant sur cette question lors d’une conférence donnée à Bruxelles, au cercle culturel de la Libre Esthétique, et dont le texte a ensuite été publié dans la revue L’Ermitage en mai 1900[2]. Intitulée « De l’influence en littérature », cette conférence est le fruit d’un Gide encore jeune qui s’interrogeait sur le pouvoir de l’influence chez l’écrivain, partagé entre le réflexe de vouloir s’en défaire et les vertus qu’il y a à l’accueillir modestement. Surtout, il s’intéressait à la position de l’influencé qui se nourrit de l’imitation des mentors qu’il se choisit, à l’image de Gide lui-même avec Goethe (1749-1832).

Balayant rapidement la question des influences dites « communes », c’est-à-dire « celles que toute une famille, un groupement d’hommes, un pays subit à la fois ; [et qui] tendent à réduire l’individu au type commun » – s’appuyant sur l’exemple de Nietzsche qui défendait l’idée selon laquelle le choix des alcools avait une influence sur l’esprit national –, André Gide propose d’évaluer plus précisément les influences « particulières », à savoir celles qui révèlent à l’individu les parties encore ignorées de sa personnalité et ce qu’il est d’une façon latente ; des influences électives qu’il compare « à ce prince d’une pièce de Maeterlinck, qui vient réveiller des princesses. Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu’un contact, qu’un accord, qu’un mot les réveille ! »

Prêt à déployer son sujet, Gide va alors emprunter un chemin de traverse pour noter son agacement contre une tendance littéraire consistant à privilégier l’originalité par dessus tout, une volonté d’imposer sa signature et de la rendre reconnaissable dans le style, aussi artificiel soit celui-ci ; en somme, vouloir briller sans rien inventer, s’attacher davantage à son originalité quitte à flirter avec la vacuité. « Ceux qui craignent les influences et s’y dérobent font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. […] Un grand homme n’a qu’un souci : devenir le plus humain possible, – disons mieux : DEVENIR BANAL. Devenir banal, Shakespeare, banal Goethe, Molière, Balzac, Tolstoï… Et, chose admirable, c’est ainsi qu’il devient le plus personnel. »

Anticipant la question de la création littéraire posée ensuite dans Les faux-monnayeurs (1925), Gide attaquait ici tout nombrilisme en littérature. Les influences sont déterminantes et il est important que l’idée en littérature connaisse des héritiers pour être épuisée, pour en extraire toute la sève avant d’être gâtée. « Disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut d’autres, qui se dévouent aussi, pour l’exténuer, la compromettre et la détruire. – Je ne parle pas de ceux qui s’acharnent contre – non – ceux-là d’ordinaire servent l’idée qu’ils combattent, la fortifient de leur inimitié. – Mais je parle de ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui s’épuise enfin l’idée. » Dans cette ode à la transmission littéraire, André Gide fait l’apologie de la nécessaire influence des autres écrivains pour se trouver, ne manquant pas d’égratigner au passage ces faibles personnalités pour qui la curiosité des autres engendrerait toutes sortes de désastres, cette vanité de croire au piteux état de son originalité.

[1] JOUBERT Joseph, Pensées, éd. Club français du livre, 1954.

[2] Voir aussi : GIDE André, De l’influence en littérature, éd. Allia, 2010.