Une hygiène de l’esprit sous la canopée céleste

par lundioumardi

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Quelle amertume aurait-été celle de Leslie Stephen (1832-1904) à parcourir aujourd’hui les campagnes européennes dont la diversité des paysages cohabite désormais trop souvent avec le boucan d’une quatre voies menant à la zone commerciale la plus proche, le long d’un parcours jalonné par des panneaux publicitaires et de signalisation plus repoussants les uns que les autres. Remarquons que le phénomène n’est pas nouveau puisque déjà en 1901, dans son Éloge de la marche[1], l’« éminent victorien » célébrait un état idyllique de la société dans laquelle « entre les grandes lignes de chemin de fer, il y a encore des champs qui ne sont pas profanés par des publicités de pilules pour le foie. » On ne peut qu’imaginer comme il se serait senti à l’étroit dans nos régions « surcivilisées », lui qui a su si bien rendre compte de la beauté primitive des paysages qu’il observait.

Leslie Stephen fut considéré comme une figure emblématique de l’Angleterre victorienne, mais également comme un être à la fois de continuité et de rupture avec son époque : élevé dans la pure tradition aristocratique britannique, fréquentant Eton et Cambridge mais fuyant tout establishment et carrière universitaire. Critique littéraire aiguisé, biographe scrupuleux, historien minutieux, il est surtout réputé pour avoir été le premier éditeur du Dictionary of National Biography. Marié une première fois à la fille de l’écrivain William Thackeray, il épousa en seconde noce Julia Jackson, veuve d’Herbert Duckworth, au côté de laquelle il eut quatre enfants, parmi lesquels la peintre Vanessa Bell et l’écrivain Virginia Woolf.

Ayant souvent eu l’occasion de revenir sur la relation, parfois difficile, qui l’unissait à son père, la romancière n’a jamais manqué de rappeler tout l’enseignement qu’elle a pu tirer du libre accès dont elle a bénéficié, très tôt, entre les murs de la bibliothèque paternelle, à une époque à laquelle la place d’une adolescente de quinze ans était davantage devant un ouvrage de broderie. Revenant sur le caractère difficilement saisissable de son père, Virginia Woolf écrivait : « On a dit trop de choses, sans doute, sur son silence, on a trop mis l’accent sur sa réserve. Il aimait la pensée limpide, il détestait le sentimentalisme et les épanchements, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il était froid et impassible, ni qu’il se montrait perpétuellement critique et réprobateur dans la vie quotidienne. Au contraire, c’était sa capacité à ressentir les choses avec intensité et à les exprimer avec vigueur qui faisait parfois de lui un compagnon si inquiétant. »

Mais impossible d’évoquer Leslie Stephen sans parler du grand marcheur et du pionnier d’alpinisme, président de l’Alpine Club et éditeur de l’Alpine Journal entre 1868 et 1871. Comme le rappelle Thierry Gillybœuf dans sa préface au recueil récemment paru chez Rivage poche, Stephen est caractéristique de tout un mouvement littéraire du XIXe siècle pour qui la marche, que ce soit en haut des cimes alpines ou à travers la lande anglaise, constitue le pendant naturel et indispensable à la vie de l’esprit : « Pour lui, la marche répond à une discipline impérieuse permettant de dissiper les affres de l’activité intellectuelle, dans la grande tradition de ces walking-writers dont il convoque la présence, de William Shakespeare à William Wordsworth, en passant par Jonathan Swift, Thomas Carlyle ou Thomas De Quincey. »

Plaisir gratuit à la portée de tous, la marche compile sous sa plume l’indispensable compagnon des activités humaines : le soulagement du cauchemar intellectuel, le temple d’une mémoire individuelle des lieux foulés au gré des déambulations, un catéchisme et une communion, la rencontre des vies que l’on croise sur sa route, la quête d’un plaisir en soi qui associe l’effort musculaire aux paisibles rêveries qui surgissent, « un sentiment de solitude sous la grande canopée céleste où, comme autant d’emblèmes de l’infini ». Mais différemment de Nietzsche pour qui « seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose », Leslie Stephen écrit un sentiment plus généreux de la marche, accusant le mouvement versatile des « pensées glissantes » qui se formaient à mesure que les précédentes s’évanouissaient, laissant seule son humeur du moment s’accorder au panorama se dressant.

[1] STEPHEN Leslie, « In Praise of Walking », in Studies of a Biographer, vol. III, 1902. On utilise ici la traduction de l’anglais proposée par Thierry Gillybœuf à l’occasion de la publication d’un recueil de trois textes écrits par Leslie Stephen au sujet de la marche et de ses vertus, précédés par une note que Virginia Woolf consacra à son père dans ses essais. Voir : STEPHEN Leslie, Éloge de la marche, trad. de l’anglais par Thierry Gillybœuf, éd. Rivages poche, 2017.