L’écrivain « sensuré »

par lundioumardi

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                                      Léonard de Vinci, La Cène, 1495-1498.

En 1971, dans la France de Georges Pompidou et trois ans après mai 1968, le poète et romancier Bernard Noël publiait aux éditions Jean-Jacques Pauvert Le château de Cène, sorte de conte pornographique aux élans poétiques dans lequel il entreprenait de bousculer la morale gaullienne des années passées et de renverser les réflexes bourgeois à l’œuvre dans notre société. Deux ans plus tard, en 1973, l’auteur était appelé à comparaître en justice pour outrage aux mœurs. Malgré la plaidoirie élaborée par Roland Dumas pour défendre le principe de liberté d’expression, le livre fut retiré de la vente, avant d’être « remis en liberté » quelques années plus tard, augmenté au fur et à mesure des rééditions par les différents textes que sont L’outrage aux mots (1975), Le château de Hors (1979) et La pornographie (1990) ; un ensemble disponible aujourd’hui dans la collection L’imaginaire des éditions Gallimard avec la quatrième de couverture suivante :

« Être inacceptable… Il ne s’agissait pas de faire scandale ni violence, mais de céder à l’emportement d’une révolte qui, en soulevant l’imagination, combattait la censure intérieure et la réserve timide. L’écriture fut en tous cas un moment de jubilation et de liberté intenses, car être inacceptable conduit simplement à ne pas accepter les oppressions de l’ordre moral et de sa propre soumission. Ce livre, poursuivi pour outrage aux mœurs, est-il devenu inoffensif ? Ou bien la censure s’est-elle faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables ? »[1]

Pour les amateurs du genre, le récit ne manque certainement pas d’audace. À l’occasion d’un rite célébré dans un village retiré au bord de l’eau, le narrateur se voit confier Emma, une jeune vierge qu’il dépucèle gentiment dans les deux premiers chapitres avant de partir sur l’île située à côté pour aller à la rencontre de celle qui l’a choisi, Mona, une mystérieuse comtesse qui dirige le destin des villageois mais que personne n’a pu réellement approcher. S’ensuivent les réjouissances promises : sodomies, fellations, scènes de coprophagie et de torture, avec hommes, femmes, chiens ou singe, le tout avec des envolées poétiques et un vocabulaire hallucinatoire pour, ne l’oublions pas, invoquer le dérèglement, contrebalancer la répugnance que la bourgeoisie inspire et révéler le monde crasse sous sa couche de vernis : « J’ouvrais les yeux. J’étais dans la colonne transparente. J’étais avec le nègre qui m’avait sucé. Nous étions deux poissons, l’un noir, l’autre blanc qui se regardaient nager dans le doux foisonnement de l’air. Je me souvenais d’une chute légère, en moi, hors de moi, d’un sentiment de chute. »

Mais c’est encore dans les textes suivants, principalement L’outrage aux mots et La pornographie, que la critique opérée par Bernard Noël se précise et devient plus incisive. Revenant sur le contexte d’écriture de son livre et sur le procès qui a suivi, il formule le néologisme de « sensure », sous-entendant la pression qui s’exerce dans une société prétendument libre mais qui porte en elle la muselière et qui décharne les mots de leur sens. « Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue pour dire cela. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral – or, c’est cette morale-là qui massacre et fait la guerre. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? »

Dans les lettres adressées à Serge Fauchereau et rassemblées dans La pornographie, Bernard Noël a également pu éclaircir son intention en insistant sur la volonté d’en découdre avec les attributs de l’écrivain esthétique, de bon goût, celui que la structure sociale conçoit et attend qu’il soit. Ainsi a-t-il tenté de lever le voile sur ce qu’il est interdit de voir, en faisant dire à la langue ce qu’elle a coutume de nous dissimuler. La violence du récit pornographique contenue dans Le château de Cène permettait selon lui d’opérer ce passage : par l’obscénité du texte, le poète espérait aboutir à une vérité plus nue, débarrassée de tout ce qui est falsifié au sein de la société.

S’il confesse être ainsi parvenu à se « dévioler » lui-même – comprendre à ne plus s’autocensurer grâce à cette expérience littéraire –, devant ses juges, Bernard Noël demeurait l’écrivain « inoffensif », le témoin de l’aventure désenchantée : « Même quand j’essayais de dire au juge mon indignation, je la trahissais. Il aurait fallu n’être là qu’un corps – l’un de ces corps que censure tout ordre moral. N’être qu’un corps, et simplement chier là, devant le président. » Espérant retourner la langue contre elle-même, il constatait amèrement des mots qui savent aussi se rendre complices de la structure, des mots versatiles, doués d’un système-nerveux et qui, traversant les époques, continuent d’agir à leur guise, qu’ils soient pris dans l’étau de la réalité ou sous la plume de l’écrivain tout juste capable de les ordonner.

[1] NOËL Bernard, Le château de Cène, éd. Gallimard – L’imaginaire, 1990.

 

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