Perros le généreux

par lundioumardi

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L’œuvre de Georges Perros (1923-1978), c’est 1600 pages de réconfort et de découragement pour celui qui tente chaque semaine de rendre compte ici de ses lectures. Comprenez bien, il n’est pas question de faillir devant l’épaisseur de la brique récemment éditée chez Gallimard dans la collection Quarto[1] – avec ses 92 documents et son important appareil explicatif – mais davantage de s’interroger sur le potentiel d’une réflexion à propos du lecteur quand Perros semble avoir épuisé le sujet. Ajoutez à cela de brillantes envolées sur les vertus de la paresse et Lundioumardi n’a plus sa raison d’être, condamné par le poète de Douarnenez à mettre la clé sous la porte. Seulement voilà, en plus d’être acerbe et singulier, ce touche-à-tout littéraire n’oublie pas d’être d’une extrême générosité : ses notes de lecture balayent l’aridité habituelle de l’exercice pour laisser place à l’expérience intimiste, les tentatives diaristes qui ont jalonné sa vie tout comme sa correspondance révèlent le racé d’un caractère hermétique au moindre classement et ses Papiers collés constituent une alternative des plus sérieuses à l’automatisme du roman.

Le passage éclair au sein du mouvement lettriste au cours de l’année 1946 fut sans aucun doute déterminant dans l’appréhension de la modernité par Perros, avec son refus des formes académiques. Âgé de 23 ans, ils observent avec acuité les ruptures à l’œuvre dans la société post guerre : « L’homme moderne naît avec un écouteur téléphonique en guise d’oreille, un bouton de T.S.F. aux doigts, un film d’aventures mexicaines dans le regard, un système nerveux bouleversé, et une bombe atomique comme suppositoire. […] Une certaine conception de l’homme se meurt, et celle qui tend à la remplacer est encore dans le ventre de sa mère. »[2] Encore pensionnaire de la Comédie-Française, Perros va commencer à faire du « non » une hygiène de vie : non à la carrière de comédien, aux mondanités, à la vie parisienne et non surtout aux modes littéraires, au principe de publier pour être reconnu. L’écrivain ne se précipite pas, il peaufine son style, tient chaque mot au doigt et à l’œil.

Devenu lecteur pour le TNP de Jean Vilar puis pour la NRF de Jean Paulhan, Georges Perros fait de la note de lecture un exercice littéraire à part entière, alternant entre la phrase lapidaire et sarcastique pour exprimer son désintérêt et de vibrants plaidoyers lyriques lorsqu’il est séduit. Il salue ainsi la « tendresse dure, rurale » de Marcel Jouhandeau, le « bavardage qui n’ennuie jamais » chez Jean Giono, Michel Butor qui « vise trop bien, sans doute, et dans sa minutie [qui] oublie de tirer », Gide qui « n’intéresserait plus personne s’il n’avait pas dit je ». Sans oublier les trois Paul : Claudel, ce « champ mental océanique, dont l’axe fixe est Dieu », Valéry, « un être aussi sûr de sa volonté majeure » et Léautaud, manquant « à tel point d’imagination qu’il est perpétuellement obligé de s’en référer à lui-même, sensibilité au garde-à-vous. »

Lecteur avide, styliste hors norme, Georges Perros se présentait davantage comme un « noteur » que comme écrivain. Installé à Douarnenez (Finistère), à partir de 1959, avec son épouse Tania Moravsky, il aura peu publié de son vivant mais aura écrit beaucoup, partout où il pouvait et sur ce qui était à portée de main : « Pour ne rien perdre de cette incessante lecture, tout m’est bon – bouts de papier, souvent hygiénique, tickets de métro, boîtes d’allumettes, pages de livre. J’en suis couvert. » Le livre ne l’intéresse pas, ce qui le préoccupe relève de l’instant et la manière de le saisir. Dans la préface signée de son ami traducteur et écrivain Thierry Gillybœuf, celui-ci écrit : « Aux yeux de Perros, le livre retire à l’écriture – à la sienne, s’entend – son caractère transitoire ou, plus exactement, fulgurant, en empêchant le mouvement intime qui l’anime. Le texte se fossilise comme un insecte pris au piège de l’ambre. Ce n’est pas tant pour être lu qu’il avoue écrire, que « pour être vécu, un peu ». Longtemps, il a considéré que le livre était un obstacle à cette circulation, à ce flux vital. » Quarante ans après sa mort, la poétique de ce bandit des mots se retrouve matérialisée dans le traditionnel bloc que l’on nomme « livre » ou « recueil ». Dépassant la banalité du quotidien – l’épicentre de sa réflexion –, la voix de Perros résonne haut et fort à chaque page sans jamais chercher à sublimer l’expérience, la délicatesse sans les manières, enchantant avec humilité l’anecdotique existence.

[1] PERROS Georges, Œuvres, éd. Gallimard (coll. Quarto), 2017.

[2] Texte signé sous le nom de Georges Poulot, intitulé « Divagations sur le lettrisme » et paru en 1946 dans La Dictature lettriste, n° 1 (et unique numéro). Rassemblé autour de figures telles qu’Isidore Isou ou Gabriel Pomerand, le lettrisme fut un mouvement artistique et littéraire né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1946, qui théorise la destruction de l’art afin de privilégier la lettre, au détriment du sens et de la logique.