Tout de douceur …

par lundioumardi

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L’idée de départ était de raconter depuis le début ce dimanche après-midi où je suis sorti, passant devant un bouquiniste qui liquidait avant la fermeture définitive de son commerce pour céder la place à une boutique de téléphonie et les « affaires » que je fis ce jour ; le libraire m’offrit une vieille édition des Contes de Boccace pour avoir su calculer de tête le pourcentage de la ristourne. Mais, si je ne m’abuse, cette histoire a déjà été évoquée dans ces colonnes même si je suis incapable de me souvenir de quel ouvrage il était question alors[1]. Bref, je suis l’auteur d’un blog de haute volée dans lequel j’évoque mes lectures hebdomadaires – sauf rares crises de flémingite aigüe – et cette semaine il doit être question de trois livres de Marcel Jouhandeau (1888-1979) achetés le dimanche susmentionné.

Tout avait si bien commencé avec Divertissements[2], une quinzaine de textes rassemblés par l’auteur dans lesquels il présentait des œuvres classiques pour répondre aux demandes de divers éditeurs. Pénétrer dans la bibliothèque d’un écrivain et le laisser nous guider dans son expérience de lecteur introduit délicatement la tentation que l’on aura par la suite d’aller découvrir son œuvre propre. Le Livre des préfaces de Jorge Luis Borges ou les Préférences de Julien Gracq sont des exemples connus de cet accès à la pensée d’un auteur par les lectures qui l’ont façonnée. Ainsi l’individu Jouhandeau ne déméritait pas en ouvrant les pages de Suétone, Chateaubriand ou encore Madame de Sévigné. D’humeur chaleureuse, l’écrivain creusois se sentait en « sympathie » : « Les relations qu’on entretient avec les écrivains sont soumises aux mêmes courants de sympathie qui nous font rechercher la compagnie de certains êtres et fuir celle de quelques autres. »

La suite confirmait cette première bonne disposition avec Apprentis et garçons[3], quatrième volume de son Mémorial dans lequel il dressait le portrait de jeunes adolescents venus suivre leur apprentissage dans la boucherie de son père. De Charles à Antoine en passant par Titi ou le Grand Pompée, Jouhandeau s’attendrissait sur ces figures qui avaient accompagné son enfance et, sans doute, confirmé son orientation sexuelle. La vie de l’écrivain fut en effet jalonnée par un conflit interne entre son homosexualité et un catholicisme mystique généreux en culpabilité, du moins suffisamment pour qu’il tente de se suicider en février 1914 et brûle tous ses manuscrits. Ce conflit fut « résolu » par un mariage en 1929 avec la danseuse Élisabeth Toulemont qui incarne le personnage d’Élise dans ses récits. Sans se séparer de son épouse, Jouhandeau ne dissimula jamais dans ses livres ses affinités électives et continua de célébrer les corps masculins.

Ce couple infernal sillonne les pages de Souffrir et être méprisé[4], le XIIIe volume de ses Journaliers dans lesquels le mémorialiste consignait scrupuleusement les faits saillants de sa vie. Âgé de quatre-vingts ans, il y décrivait avec une rare douceur la disparition de ses proches, notamment son ami Jean Paulhan, ou ses souvenirs avec René Crevel. Se rapprochant de sa propre disparition, Jouhandeau racontait également le réconfort qu’il avait trouvé auprès de Marc, son petit-fils adoptif âgé de six ans, et la difficulté du travail d’écriture à poursuivre : « Une phrase est ce semblant de vie qui se distille au compte-gouttes, comme une sueur parfumée ou une larme qui peut-être amère ou avoir la douceur du miel. »

« Un être de douceur » disait ainsi de lui Bernard Pivot lors d’une émission spéciale d’Apostrophes consacrée à l’auteur en 1978, à l’occasion de son 90e anniversaire. C’était négliger la part obscure du personnage ayant publié dans L’Action française trois articles antisémites, repris en 1937 aux éditions Sorlot sous le titre : Le Péril juif, avec pour seule justification la nébuleuse suivante : « J’ai obéi à un devoir public et je demeure l’homme privé que je sais. Des livres comme L’Abjection et les Chroniques [maritales, 1938] sont de l’homme privé ». En 2005, le journaliste Richard Mille soutenait sa postérité dans un article paru dans le journal L’Express en écrivant : « Son œuvre compte tout de même plus de 120 livres. On parle souvent de son antisémitisme, mais il ne faudrait surtout pas le réduire à ça ! » Ne pas le réduire à ça mais ne pas oublier non plus un voyage en Allemagne, en 1941, en compagnie de Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle et Jacques Chardonne, pour assister au Congrès de Weimar organisé par Goebbels, sous les auspices du lieutenant Heller. À l’impardonnable, l’« être de douceur » eut pour seuls regrets de se dédouaner ainsi : « J’ai cru un moment être antisémite, parce que ma femme, elle seule, l’était foncièrement. »

[1] Si un lecteur attentif et assidu dispose d’une mémoire moins capricieuse que la mienne, qu’il se manifeste.

[2] JOUHANDEAU Marcel, Divertissements, éd. Gallimard-NRF, 1965.

[3] JOUHANDEAU Marcel, Mémorial IV – Apprentis et garçons, éd. Gallimard-NRF, 1953.

[4] JOUHANDEAU Marcel, Journaliers XIII – Souffrir et être méprisé, éd. Gallimard-NRF, 1976.