Dans le tunnel du cynisme

par lundioumardi

Hawks Nest Dam Gauley Bridge, WV

Les Égyptiens croyaient en la promesse d’une vie après la mort. Pour accéder à cet au-delà, ils étaient tenus au respect d’un certain nombre de rites, parmi lesquels celui d’emporter avec eux dans la tombe le Livre des morts, appelé par les plus anciens le Livre pour Sortir au Jour. Autre époque, autres morts, peut-être certains ont conservé avec eux le long poème éponyme écrit par Muriel Rukeyser (1913-1980) afin de témoigner de la catastrophe industrielle survenue à Gauley Bridge, en Virginie occidentale, lorsque plus de 750 mineurs périrent après avoir inhalé une quantité mortelle de silice. Paru aux États-Unis en 1938, ce « nouveau » Livre des morts était initialement un projet commun entre Muriel Rukeyser et Nancy Naumburg qui devait accompagner le texte par des photographies du site. Ce projet n’a finalement pas pu se faire mais dans la traduction inédite récemment proposée par les éditions Isabelle Sauvage, on retrouve certaines de ces photographies, donnant un aperçu de ce qu’aurait pu être l’ouvrage souhaité par les deux femmes[1].

En 1937, Muriel Rukeyser a donc emprunté la six-voies qui devait la mener jusqu’en Virginie Occidentale, cette région où des « visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee. » Elle allait à la rencontre des nombreuses victimes atteintes de silicose, une maladie provoquée par le dépôt de poussière de silice dans les poumons de la personne qui l’aspire et qui la conduit à mourir lentement des suites de problèmes respiratoires. Tout commença au début des années 1930 lorsqu’une filiale de la Union Carbibe & Carbon Co. entreprit la construction d’une hydrocentrale avec le percement d’un tunnel d’environ cinq kilomètres reliant Gauley Bridge à Hawk’s Nest. Le projet nécessitait une main-d’œuvre conséquente, appelée dans cette région économiquement sinistrée à réaliser ce chantier selon une rémunération et des conditions de travail plus que précaires.

Lors de l’ouverture des travaux, d’importants dépôts de silice à l’état presque pur furent constatés sur le site. L’extraction des minéraux fut alors décidée dans le mépris le plus parfait des autorisations législatives nécessaires et, surtout, des règles de sécurité indispensables à mettre en place : le port d’un masque, un système d’aération adéquat, un forage hydraulique, etc. Au bout de quelques mois, les mineurs maigrirent plus que de raison, leur respiration devint douloureuse et difficile. Pour le médecin recruté par la compagnie, il ne s’agisssait que de la « tunnelite », appellation fourre-tout destinée à rassurer les employés, soignés avec la même pilule noire pour tous et pour toutes les maladies. Mais lorsque les premières victimes succombèrent en 1932, ce fut près de trois cents malades qui décidèrent de poursuivre en justice leurs entrepreneurs, selon un procès fantoche et sans suite ouvert au printemps 1933.

Ce récit de la sombre réalité bétonnée est donné à lire par Muriel Rukeyser dans une forme poétique intense et déroutante. Coupures de presse, témoignages et réquisitoire du procès sont versifiés pour rendre compte de « l’exemple le plus barbare de construction industrielle jamais réalisée dans le monde. » Chaque strophe est un pas de plus dans les abysses de ce tunnel du cynisme des puissances industrielles, à ce lieu où « la flamme cruelle résonne dans la gorge de brique. » Une catastrophe que les autorités veillèrent à étouffer et dont la presse nationale ne fit pratiquement pas écho ou à contrecœur. Seule la poésie de Muriel Rukeyser parvient encore à honorer la mémoire de ces morts grâce à ce livre. La poésie et la terre, puisque comme l’écrit Vladimir Pozner (1905-1992), dont un chapitre du livre Les États-Désunis résonne étrangement avec ce Livre des morts, « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. »

[1] RUKEYSER Muriel, Le Livre des morts, trad. de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault, éd. Isabelle Sauvage, 2017. Le poème est suivi du chapitre intitulé « Cadavres, sous-produits des dividendes », extrait du livre de Vladimir Pozner, Les États-Désunis (1938).

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