Voyage en solitude

par lundioumardi

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Médiatiquement connu sous le nom d’Unabomber – terme formé par le FBI à partir de l’acronyme de UNiversity and Airline BOMber –, Theodore Kaczynski, né en 1942, est un prodige des mathématiques qui fut accepté à Harvard dès l’âge de 16 ans. Ayant obtenu son doctorat à l’université du Michigan et trouvé un poste universitaire dans la foulée, le jeune professeur décida de rompre avec la carrière qui s’ouvrait devant lui pour s’isoler et mener une campagne d’attentats contre des chercheurs afin de contribuer à la lutte contre la technologie. Responsable de seize attentats entre 1978 et 1995, ce « technophobe » envoyait ses bombes via des colis piégés, blessant ainsi vingt-trois personnes et en tuant trois autres (universitaires, généticiens, informaticiens, etc.)

En 1995, de nouvelles lettres furent envoyées aux médias et à ses victimes, dans lesquelles il conditionnait l’arrêt de ses attentats à la publication de son manifeste dans la presse nationale : le 19 septembre suivant, le New York Times et le Washington Post publiaient « La société industrielle et son avenir », tribune qui permit à son frère David d’identifier l’auteur et de le dénoncer aux autorités. De 1970 à 1996, année où il fut arrêté, Theodore Kaczynski a vécu dans une montagne du Montana, à l’intérieur d’une cabane qu’il avait fabriquée lui-même, sans électricité et sans eau courante, avec une surface de 3 mètres sur 3 mètres 65.

Cette histoire ne figure pas parmi les réflexions posées par Olivier Remaud dans son dernier livre intitulé Solitude volontaire[1], « un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. » Avec la même vitalité que dans son précédent ouvrage (voir note), le philosophe prend la littérature comme bâton de pèlerin pour escalader la pente de ses idées et cerner les contours de ce rapport particulier entre les nouveaux usages de la solitude et une vie sociale qui semblerait les commander. Hypothèse de départ : « se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? »

Le paradoxe n’en est pas vraiment un et la force du livre est bien de révéler les nombreux ressorts d’une solitude qui aide à vivre collectivement et dont les vertus se déclinent sur les multiples terrains des vies individuelles, à l’image de cette citation tirée de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonnée des sciences, des arts et des métiers : « C’est une folie de vouloir tirer gloire de sa cachette. Mais il est à propos de se livrer quelquefois à la solitude, & cette retraite a de grands avantages ; elle calme l’esprit, elle assure l’innocence, elle apaise les passions tumultueuses que le désordre du monde a fait naître : c’est l’infirmerie des âmes, disait un homme d’esprit. »[2] La cachette justement… quand solitude rime avec abandon ou fuite alors que, pour Olivier Remaud, elle consiste en un détour, un « pas de côté » qui, au contraire, nous ramène avec davantage de clairvoyance dans la vie en société.

Les références se multiplient, de l’« arrière-boutique » de Montaigne en passant par la distinction entre « isolement », « solitude » et « désolation » établie par Hannah Arendt ou encore les « rêveries » de Jean-Jacques Rousseau, le désir de solitude se déploie comme une hygiène de l’esprit, « un rempart contre l’isolement et la désolation » et une option pour parvenir enfin à « être à soi ». Mais le véritable fil rouge que l’auteur se propose de suivre est Walden et l’ensemble de l’œuvre de Henry David Thoreau (1817-1862), dont les travaux connaissent un regain d’intérêt depuis ces dernières années. À 27 ans, celui-ci avait investi un bout de terre dans un bois proche de l’étang de Walden et bâtit une hutte pour, comme il l’écrivait lui-même : « affronter les seuls faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les livres de Thoreau relatent, entre autres choses, le récit de cette expérience de la vie retirée dans la cabane. Cependant, Olivier Remaud rappelle qu’il y a là aussi un « dispositif de la volonté, une dramaturgie du pas de côté ». Éloigné partiellement des activités humaines, Thoreau retourne régulièrement dans son village pour se tenir informer des actualités, de la vie civile et … manger un bon repas. Cela n’a finalement pas d’importance parce qu’en dépit de l’aspect fictionnel du voyage, Thoreau parvient à cette concordance des temps entre l’impératif social et les vertus du conditionnel solitaire. Ainsi, « La solitude des cabanes n’est pas une solitude sans portes ni fenêtres. On ne coupe pas vraiment ses liens avec autrui. On compose autrement sa volonté de vivre avec lui. Le pas de côté est une école de société », commente Olivier Remaud.

Voici sans doute la raison pour laquelle un Theodore Kaczynski n’avait de toutes les façons pas sa place dans ce livre. La cabane de Thoreau abrite un espace de solitude pendant un moment de sa vie qui ne le sépare pas de la société mais, au contraire, contribue à ce qu’il puisse s’accorder avec elle. Kaczynski, lui, avait fui cette société, il la rejetait et souhaitait en partie la faire exploser, au sens propre comme au figuré. Il était dans cet isolement qualifié par Hannah Arendt de « pré-totalitaire », susceptible de verser dans la désolation. Aux antipodes finalement de cette Solitude volontaire, geste libre qui « assouvit le désir de fuir vers les marges » quand, éloigné du vacarme, l’homme parvient à retrouver l’exercice de sa raison.

[1] REMAUD Olivier, Solitude volontaire, éd. Albin Michel, 2017. Olivier Remaud est philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Son précédent livre, Un monde étrange – Pour une autre approche du cosmopolitisme (éd. Puf, 2015), avait également été chroniqué sur ces pages. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/04/26/le-cosmopolitisme-par-un-observateur-passionne/

[2] Il s’agit de l’article intitulé « Solitude », écrit par le chevalier de Jaucourt (1704-1779).