Tout se passe comme si

par lundioumardi

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Cette semaine j’ai le plaisir complice d’accueillir sur mon blog les lignes d’une camarade de long parcours, pour qui les mots, la lecture et l’écriture ne se cantonnent pas à leur évocation symbolique mais forcent la vie à dessiner ses contours, à préciser ses expressions et, bien plus encore, à révéler son intensité. À l’occasion d’un week-end que nous passions ensemble au coin du feu dans une grange située près des plages du Cotentin, Stéphanie Bros ébaucha sa précieuse tentative de fondre trois textes qu’a priori rien ne destinait à être rapprochés mais dont les auteurs ont été fortement investis dans les rapports personnels entretenus avec ce que l’on pourrait nommer de façon générique « l’écrit ». Ainsi a-t-elle su confronter l’engagement de Virginia Woolf à la détresse éclairée de Joanne Anton, réunies par la médiation bienveillante de Wolfgang Iser[1].  Je lui cède donc la place en la remerciant chaleureusement pour ce travail.

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Tout se passe comme si les trois auteurs ici découverts nous racontaient chacun à leur manière et en des endroits littéraires et scientifiques bien distincts, ce que la joie d’écrire enfante et ce qu’elle sauve. Pour nous lecteurs, c’est comme s’ils nous permettaient la joie de lire en ayant éprouvé auparavant l’espace indicible de la douleur d’où tout surgit. Et comment, au prix de quels efforts, ce qui paraissait tu, finit avoué sur le papier, comme saisi dans l’écrit. Tout se passe comme si l’appel de l’écriture engendrait la nécessité de trouver son refuge pour accoucher du texte, comme si poussé par l’espérance des mots l’écrivain devait vaincre son découragement. Celui où à l’endroit même du quotidien, il ne trouvait ni force ni lieu de son embrasement. De sorte qu’il faut une chambre à soi pour parvenir à engager et vivre pleinement cet appel du texte. Et pour pouvoir y consentir et s’y abandonner, il faut le découragement et l’épuisement avoir vaincu d’abord. Pour en finir avec le découragement, il faut une chambre à soi. Ce lieu intime où honorer l’écho des mots et offrir un monde habitable à sa pensée en acte.

Quelles sont les vérités des textes ? Que nous révèlent-ils à nous-mêmes ? Hantée par ces questions, Virginia Woolf, la première d’entre eux, répond dans son siècle : « La vérité projette sa lumière sur quelque propos passager. Elle se précipite sur vous sous un ciel étoilé et transforme le monde du silence en quelque chose de plus réel que le monde des paroles ». Elle nous montre là comment la pensée qui parachève l’esprit qui se cherche et qui finit par ordonnancer les mots est plus forte que toute parole étincelante. L’écrivaine n’aura alors de cesse d’insister sur la nécessité de ce refuge privé qui seul permet cette rencontre avec soi-même. Mais pour s’y abandonner complètement et se défaire du monde, il faut avoir eu la sensation et le désespoir solitaire du découragé. Il faut s’être senti glissé jusqu’à cet état de désolation qui oblige dans le meilleur des cas à nous relever. Le désir, après la nécessité d’une chambre à soi, c’est le cadeau offert à celui qui a surmonté son découragement d’écrire. Alors le geste se fait plus sûr et détaché des conditions qui l’obsédaient.

Cette désillusion dans les mots, c’est toute une formule que déploie Joanne Anton ensuite dans les variations de l’âme qui combat la dépression. Tout se passerait ainsi : « À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer avec la langue. » Reprenant la métaphore d’un Thomas Bernhard et scandant qu’En Marche c’est le mouvement de l’esprit qui mène le corps, on comprend combien s’effondrer à l’intérieur de soi empêche proprement de se tenir debout. Or cette chambre à moi, c’est l’endroit sans reproche. L’unité de soi s’y trouve possible, à l’abri, et ramassée en son lieu. À la ressource intérieure convoquée, la chambre est propice à cette retrouvaille. La présence à soi s’ouvre sur cet écho où, entre quatre murs, secrètement tout peut soudain se libérer.

Après le découragement et la désillusion du vécu face à l’impossibilité de l’écrit, Wolfgang Iser pense l’appel du texte comme cette intention enfin retrouvée. Tout se passerait comme si celui-ci répondait par un écho, un détour de soi-même et qui, enfin, rapprocherait l’auteur et le lecteur de l’ineffable. « Ce n’est pas seulement du texte dont nous faisons l’expérience, c’est aussi de nous-mêmes. » Là où le découragement délie, l’être-là face au texte qui patiente est réifié. Or, c’est encore cette impatience qui crée les conditions du découragement. Et l’impuissance qu’elle engendre. Ensuite viendrait le moment d’être remercié de cette attente par le plaisir du texte et la satisfaction de l’écrit. Si nous parvenons à remplir ainsi l’indéterminé présent dans le texte qu’un auteur nous confie, si nous complétons ce lieu-dit du texte par notre signifiant, nous arrivons à nous-mêmes. C’est ce que les trois auteurs dans leurs époques et leurs verbes nous communiquent de si précieux.

Pour chacun, il a fallu assez de force, de courage, de foi en soi, pour se déposer en ce lieu même de la recherche, et nous partager le don de cette quête incessante et invraisemblable de la vérité, afin qu’elle trouve son reposoir. La quiétude de l’être dit dans la création du verbe ; pas de plus bel encouragement à continuer de souffrir par les mots et grâce à eux se consoler de sa propre perte. Mais où la faiblesse en pensée devient une faiblesse en acte, on devient plus coupable par omission que si l’on ose et que l’on échoue. Nous ne sommes ainsi pas condamnés à la réussite ou au succès mais seulement au devoir d’essayer. Et toute l’histoire de cette conquête de l’idée de vérité passe d’abord par notre émancipation. Elle n’est pas l’apprentissage d’une faveur qu’on nous fait mais d’un octroi qu’on arrache à notre condition dans ce monde, pour être enfin créateur. Et un créateur qui négocie avec sa liberté.

C’est encore ce que nous enseigne Joanne Anton grâce au découragement : « Nous vivrions ainsi au cœur de la disparition, d’un anéantissement progressif. Vie, amour, récit. Comme notre chaire indifférente à l’envers, à la surface du temps. On est toujours abandonné par quelque chose rappelle le découragement. Et c’est toujours notre faute. » Comme elle des années avant, Virginia Woolf aussi nous signifiait qu’il s’agit bien de notre responsabilité. C’est pourquoi j’engage volontairement ici lecture et écriture dans un même élan de création, convoquées dans ces textes comme indissociables de l’être qui se grandit, après s’être proprement échoué. Et Wolfgang Iser de nourrir notre interrogation : « Que faire de cette liberté que conserve le roman face à l’obligation quotidienne de réagir ? Pour atteindre le sens, il faut se libérer, se défaire. »

C’est aussi ce que nous montre le découragement ; cette voie du dépouillement que nous enseigne l’humilité comme un préalable à la compréhension et l’expression intelligible du monde. La disposition primordiale de cet espace intime de la chambre à soi est déterminante dans la délivrance, face au chaos du désenchantement initial et pour honorer avec modestie cette mission : découvrir après avoir apprivoisé l’échec, l’épuisement de la volonté, puis renoncer à la facilité pour se corriger enfin. Autant d’ingrédients difficiles à atteindre mais qui concourent au sacre des mots, par la vertu du verbe et président à la naissance des textes. Lire et relire ces trois auteurs. Ensemble articulés, ils sauvent un peu de ce vide sidéral où se trouve piégé notre esprit et si lâchement abandonné parfois notre empire du sens hors du commun.

[1] ANTON Joanne, Le découragement, éd. Allia, 2011 ; ISER Wolfgang, L’Appel du texte, trad. de l’allemand par Vincent Platini, éd. Allia, 2012 (1re édition allemande en 1970) ; WOOLF Virginia, Une Chambre à soi, trad. de l’anglais par Clara Malraux, éd. 10/18, 2001 (conférence prononcée par l’auteure en 1928). La photographie qui illustre le blog de cette semaine a été prise par Stéphanie Bros dans un recueil de René Char intitulé Le Marteau sans maître, ouvrant la page au poème « Commune présence ».