Milton et la morue

par lundioumardi

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Il s’agit d’une option de rangement comme une autre mais on observe certaines maladresses dans la classification « géographique » des livres retenue par la plupart des libraires, surtout si l’on s’intéresse à la littérature contemporaine, de plus en plus cosmopolite et difficilement associable à une tradition nationale. Alors Gustave Flaubert, auteur français ; Fernando Pessoa, figure incontournable de la littérature portugaise ; Henry Miller, chantre du bitume américain, etc. Ces quelques exemples faciles contredisent l’énoncé mais qu’en est-il de tous ces modernes qui (d)écrivent la société mondialisée et les cultures homogénéisées ? Cela n’a sans doute que peu d’importance puisque les marqueurs de la dite tradition tendent eux-mêmes à disparaître du narratif.

Pourtant, il demeure des « terrains » sur lesquels les éléments, les mœurs, la couleur du pain que l’on mange et le degré d’alcool que l’on boit sont indissociables du récit pour la simple raison qu’ils en sont l’essence, la poésie. Ainsi lit-on la trilogie de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson, dont le premier volet s’intitule Entre ciel et terre[1] (2007). Dans un baraquement au milieu des glaciers, à une époque floue mais contemporaine de Zola et de Dickens, vit un groupe de pêcheurs à la morue islandais. La nuit semble permanente, le vent les glace et, avec frénésie, ils jettent à la mer leurs lignes appâtées afin de saisir le poisson tant convoité. Une vie aride et laborieuse, sans la moindre échappatoire, et dont le destin n’est pas si éloigné de celui des poissons qu’ils pêchent inlassablement :

« La morue est jaune et se plaît à nager, constamment en quête d’une nouvelle pitance, peu de choses dignes d’intérêt se produisent dans son existence et une ligne qui oscille, parsemée d’appâts fixés à des hameçons, est une grande nouvelle, elle est un événement important. Qu’est-ce que c’est que ça ? se demandent les morues les unes aux autres, enfin quelque chose de nouveau, répond l’une avant de mordre sans hésiter, et alors les autres se précipitent pour mordre également car aucune d’elles ne veut se faire remarquer, c’est plutôt agréable d’être accrochée là, observe la première, la gueule en coin, et les autres acquiescent. Les heures passent, puis tout se met à s’agiter, on les tire, une force puissante les hisse vers le haut, plus haut, toujours plus haut vers le ciel qui, bientôt, s’ouvre, cédant alors la place à un autre monde, peuplé d’étranges poissons. »

Parmi eux, Bárður et le « gamin » dénotent par leur esprit contemplatif et leur complicité. Attelés au même métier de vivre que leurs compagnons, ils ont trouvé refuge dans les recueils de poésie et les vers qu’ils mémorisent. Les mots sont devenus pour ces deux-là les armes nécessaires pour se défendre contre la rudesse de l’histoire et du froid. Une arme qui finit par se retourner contre Bárður le jour où, absorbé par la lecture des Paradis perdus de John Milton, il oublia d’emporter sa vareuse, couverture indispensable pour se protéger du vent glacial qui souffle sur la barque avançant dans la nuit. La poésie qui l’aidait jusqu’ici à vivre, emporta le pêcheur, abandonné sur la table où l’on appâte les lignes. À nouveau seul, le gamin prit la décision de se rendre au village pour remettre l’ouvrage de Milton à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle parce qu’il lisait trop. Ensuite le gamin choisirait de se donner la mort ou non. « […] un monde ancien s’est écroulé et un nouveau s’élève : il faut parfois qu’un monde périsse afin qu’un autre puisse naître. »

Jón Kalman Stefánsson convoque dans ce récit la puissance des montagnes, la noirceur des nuits d’Islande, les engelures sur la peau et l’intensité poétique qui a pouvoir de vie et de mort sur les hommes. Grâce à une écriture des profondeurs vers lesquelles on descend au rythme d’une lenteur hypnotique, l’auteur a délaissé l’ « aventure » afin de privilégier le voyage solitaire de ses personnages. Seuls certains d’entre eux se sont donné le droit de contester le passé pour affronter la vie et c’est certainement ce qui les différencie des autres ; ils ont atteint une perplexité devant l’existence qui est aussi leur sagesse. « Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu’es-tu donc ? interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n’a rien d’étrange, nous n’en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd’hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. »

[1] STEFANSSON Jón Kalman, Entre ciel et terre, trad. de l’islandais par Éric Boury, éd. Gallimard, 2010. Les deux autres volumes qui composent cette trilogie sont respectivement intitulés : La tristesse des anges (2011) et Le cœur de l’homme (2013).