Plan de table

par lundioumardi

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                        MANET Édouard, Au Café / Coin de café-concert, 1878

Élément central du mobilier des jours passés, la table a une nouvelle fois éprouvé sa sinistre fonction de réceptacle des traditions : nappe étalée, vaisselle dressée, pieds et poings liés autour d’une volaille grassement élevée. La bête a été dépecée, l’argenterie minutieusement rangée et la nappe mise à tremper. Rideau, à l’année prochaine ! Nue et seule, la table demeure pourtant là, libérée des conversations agitées, respirant enfin sur ses quatre pieds. Bien sûr il y aura d’autres dîners, d’autres conversations plus ou moins engageantes et puis tous ces mauvais textes écrits sur sa croupe dans l’espoir que, cette fois peut-être, il restera une ou deux belles images dans le choix hasardeux des mots qui s’alignent. Mais tout cela bien sûr n’est le récit que d’une table bien particulière, différente de celle d’à côté ou de l’ancienne abandonnée dans un grenier.

Un destin et un récit différents également de la table peinte par Édouard Manet (1832-1883) en 1878, initialement conçue sur une même toile mais que le peintre découpa en deux, créant ainsi deux tableaux autonomes : Au café et Coin de café-concert[1]. En 2005, le Musée des beaux-arts de Winterthour en Suisse organisa une exposition intitulée « Manet retrouve Manet », à l’occasion de laquelle les deux pièces furent rassemblées en une composition. L’écrivain Pierre Michon fut alors sollicité pour écrire le texte devant accompagner les deux tableaux réunis. Intitulé Tablée, il fut traduit en langue allemande avant d’être tout récemment publié dans sa forme première par les éditions de L’Herne[2]. L’occasion d’aborder une pièce maîtresse de l’œuvre d’Édouard Manet mais aussi de retrouver dans cette lecture à l’huile les thèmes de prédilection de l’auteur français, avec sa limpidité et la cadence de ses phrases afin d’ériger, sans réelle surprise, la Table pour héroïne :

« Je n’ai pas besoin d’inventer le nom du personnage central, c’est la Table, la table de marbre qui porte les bières, le café, l’absinthe au fond et sa carafe, le petit vase à allumettes du premier plan. Qu’est-ce qu’une table ? C’est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux, une césure entre les corps, qui espace les corps les uns des autres et les distribue, qui fait des corps des antagonistes pacifiés. La table semble prendre de la place aux hommes ; mais non, en réalité elle en donne. » Dans cette « visite guidée d’un chef-d’œuvre » – pour reprendre l’expression d’Agnès Castiglione qui signe la préface – défile des figures hautement signifiantes sous les traits de crayon dont Pierre Michon interroge le destin et qui n’est autre que celui de la coexistence dans les cafés où l’ « on touche l’autre, on l’évite . »

Dans ce texte aux allures d’histoire sociale, Pierre Michon décline les motifs, les vêtements et les chapeaux, afin de dresser le portrait d’une époque saisie dans son cadre. Époque qui fut celle des riches heures du café parisien où toutes les classes sociales se réunissaient autour de la « tablée démocratique où chacun est roi. » Ainsi décrit-il avec minutie le prolétaire régnant – sept années après la Commune –, accoudé de toute sa virilité sur la table, au milieu des hauts-de-forme et autres fanfreluches plus tellement baroques. Une scène qui, à la regarder de plus près, rend bien pâles les tristes représentations auxquelles on assiste aujourd’hui en regardant du dehors n’importe quel bistrot parisien.

Mais Pierre Michon n’oublie pas pour autant la genèse de l’ensemble recomposé qu’il a sous les yeux : deux peintures autonomes rassemblées pour la première fois après que Manet ait décidé de rompre le marbre de manière irréversible à l’aide d’une paire de ciseaux. Pourquoi un pareil geste ? L’auteur des Vies minuscules tranche, lui aussi, bien plus qu’il n’y paraît :« On aimerait penser, et on est en droit de penser, étant donné ce qu’on sait de l’intelligence nerveuse de Manet, de sa terrible violence policée, de sa fulgurance spécifique qui était un savoir, on peut penser donc que ce qu’il a coupé avec une jubilation noire ou avec résignation, avec tristesse, ce qu’il a scié, marbre ou toile, c’est la tablée fondatrice des faubourgs de Jérusalem, celle autour de laquelle l’amour est donné, que l’amour organise. Nous sommes séparés et cloisonnés, divorcés, le lien a disparu […]. Le monde est en morceaux, les petits atomes roulent chacun pour soi sur le clinamen. Manet avec ses ciseaux le ratifie. »

[1] Dans son projet de 1877, Édouard Manet envisageait un seul tableau dont le titre aurait été Reichshoffen, du nom d’un café-concert montmartrois. Au café est aujourd’hui une pièce de la Collection Oskar Reinhart du Musée de Winterthour, tandis que Coin de café-concert se trouve à la National Gallery de Londres.

[2] MICHON Pierre, Tablée (suivi de Fraternité), éd. L’Herne, 2017.