La « Révo. cul. » en bonne et due forme

par lundioumardi

Pimpaneaulundioumardi

Cette semaine, deux livres écrits par deux auteurs français, aux préfaces réciproques, pour évoquer leur expérience commune de professeurs de langue et de culture chinoises. Mais surtout, deux récits afin de témoigner des événements qui ont eu lieu pendant les années de dictature maoïste, dans le sillon de la révolution culturelle. Un travail qui continue malheureusement d’avoir son importance pour rétablir l’histoire dans sa vérité, contre la réalité falsifiée de la badiouserie & cie, cet intellectualisme sournois indifférent aux massacres au nom de l’idéologie, et prêt à tous les compromis pour continuer à jouer les pontifes. Avec force et humilité, Hervé Denès et Jacques Pimpaneau racontent leurs parcours singuliers dans la Chine depuis la fin des années 1950 (l’automne 1964 pour le premier) et les ravages de la maolâtrie ambiante qui a démarré à cette époque.

« Ils voyaient dans les événements de Chine un Mai 68 à la chinoise, oubliant que Mai 68 n’avait provoqué qu’une mort accidentelle, et la « Révo. cul. » plus d’un million de tués ou acculés au suicide, avec toute une population humiliée et terrorisée. Les mêmes, une fois leurs illusions expulsées aux latrines, continuèrent à pontifier, sans la moindre honte d’avoir justifié l’horreur, et critiquent la Chine d’aujourd’hui, qui s’est au moins débarrassée de la peur répandue jusqu’au cœur des familles – car un enfant dénonçait alors ses parents, un époux sa conjointe, pour échapper aux violences ou, pis encore, en croyant se comporter en bon élève du président Mao ! »[1]

C’est au cours de l’automne 1964 qu’un jeune étudiant de 23 ans, inscrit en deuxième année de chinois aux Langues O’, quitta son job de barman et son flirt du moment pour s’envoler vers la Chine afin d’enseigner le français à l’Université de Nankin et d’approfondir sa maîtrise de la langue[2]. Celui-ci s’appelait Hervé Denès et il resta deux années dans ce pays acculé par les labours de la « révolution culturelle » en gestation, au sein d’une société totalement pétrifiée par le Parti et la « chape de terreur » ambiante. Une prise de conscience vertigineuse à « une époque où les Occidentaux avaient connaissance de ce pays par les livres d’intellectuels comme Sartre et Simone de Beauvoir décrivant les merveilles de la vie en Chine », rappelle Jacques Pimpaneau dans sa préface, concluant qu’intellectuel ne rime pas toujours avec intelligence.

Mais l’intensité du témoignage d’Hervé Denès redouble par le récit de son histoire d’amour avec une de ses élèves, Hsi Hsia-jeou (Douceur de l’aube). Dans la plus parfaite clandestinité, les deux jeunes gens se fréquentèrent à l’abri des regards indiscrets, de l’attention scrupuleuse portée par une caserne universitaire à la botte du Parti et d’une police aux aguets du moindre baiser frauduleux. Cela ne fut guère suffisant et un beau matin la jeune fille disparut. Accusée d’« intelligence avec l’étranger », ce ne fut que des années plus tard, alors qu’il était revenu en France sans jamais l’avoir revue, qu’Hervé Denès apprit le suicide de celle-ci. Dans l’intimité de cette histoire partagée avec le lecteur, celui qui est devenu un traducteur de chinois réputé déroule par le menu une idéologie sur le point d’exploser : la manipulation des consciences, le puritanisme des mœurs, la surveillance et la délation, l’interdiction de voyager librement, l’hypocrisie qui préside aux relations avec les prétendus « amis étrangers », toujours considérés comme des espions potentiels, etc.

Dans un registre différent et avec l’intention de retracer le parcours qui a été le sien, Jacques Pimpaneau livre une interprétation commune à celle de son ancien élève, Hervé Denès. Affichant ses sympathies libertaires et « vacciné contre l’épidémie maoïste », il estime aujourd’hui que, même si « les droits de l’homme sont bafoués et les inégalités économiques scandaleuses », la plupart des Chinois « n’ont plus peur les uns des autres, osent débattre ouvertement et rigolent quand on leur parle de socialisme. » Étudiant à l’université de Pékin entre 1958 et 1961, il assista successivement à la fin du mouvement antidroitiste, du Grand Bond en avant, de la fondation des communes populaires, de la rupture avec l’URSS et au début de la famine qui causa plusieurs millions de morts.

Ainsi raconte-t-il l’échec et la violence de tout ce fanatisme organisé pour asservir le peuple. Sinophile plus que sinologue – dire « spécialiste de la Chine » est pour lui une insulte –, Pimpaneau dresse également dans ce livre un bref panorama de la littérature et du théâtre chinois, le tout accompagné des rencontres qui ont marqué sa vie : ses amitiés avec Georges Bataille, Louis-René des Forêts et Pierre Klossowski, son emploi de secrétaire de Jean Dubuffet, etc. Des fréquentation qui ne pouvaient l’amener qu’à une seule chose : lorsque Jacques Pimpaneau quitta la Chine après ce premier séjour d’étude à Pékin, il apprit que son dossier d’étudiant se concluait par la mention suivante : « Intellectuel sur lequel on ne peut compter. » C’était sans aucun doute la promesse d’un bel avenir qui s’ouvrait devant lui…

[1] PIMPANEAU Jacques, Le tour de Chine en 80 ans, éd. L’Insomniaque, 2017.

[2] DENÈS Hervé, Douceur de l’aube – Souvenirs doux-amers d’un Parisien dans la Chine de Mao, éd. L’Insomniaque, 2015.