Violette Leduc, le glissement paranoïaque

par lundioumardi

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Il y aurait beaucoup à dire et à critiquer sur les engagements et les combats menés par Simone de Beauvoir (1908-1986). Mais s’il en est un pour lequel les lecteurs peuvent lui être reconnaissants, c’est bien la générosité et l’attention qu’elle a montrées vis-à-vis de Violette Leduc (1907-1972) pour l’encourager à poursuivre son travail d’écriture. L’être humain est rarement simple, un écrivain peut-être encore moins, dans le cas de Violette Leduc on repousse davantage encore les limites.

Fille illégitime de Berthe Leduc et d’André Debaralle, un fils de famille qui ne la reconnaît pas, elle entame en 1927 une relation avec Denise Hertgès, surveillante au collège de Douai. L’année suivante, Violette « monte » à Paris et devient échotière chez Plon où elle rencontre de nombreux écrivains. Le début de sa perte… Violette est une amoureuse et cible les impossibles : Maurice Sachs fut le premier de ceux-là. Il lui conseilla d’écrire : elle tomba folle amoureuse de Maurice Sachs. Aimer des femmes inaccessibles (Simone de Beauvoir, qui l’entretint pour qu’elle puisse écrire tout en maintenant une distance, Nathalie Sarraute, la libraire Adrienne Monnier), ainsi que des jeunes « Lesbos » (Isabelle, Hermine). Enfin, tour à tour Jean Genet et le parfumeur Jacques Guérin, tous deux homosexuels et n’ayant que leur amitié à lui offrir.

De cette vie tumultueuse, rythmée par les amours contrariées, Violette Leduc a tiré la matière de ses livres. À défaut de pouvoir vivre ses passions, elle fait de l’écriture son défouloir sur lequel pencher ses désillusions. À caractère autobiographique – faut-il appeler cela de l’autofiction ? – son œuvre se conçoit autour de ces différents pics de sensibilité : la naissance honteuse, le scandale, l’écriture et son milieu, la difficulté d’être et… l’amour bien sûr ; avec des titres évocateurs à l’image de cette âme tourmentée : L’Asphyxie (1946), L’Affamée (1948), Ravages (1955), La Bâtarde (1964), La Folie en tête (1970) ou encore La Chasse à l’amour (1973). Était-ce suffisant pour reposer, même un moment, cette détresse incarnée au gré de phrases lapidaires et sonores comme on tire une cartouche avec sa carabine ?

« Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié, j’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu, dès que j’y réfléchis… Je ne peux pas réfléchir longtemps mais je peux me complaire sur une feuille de salade fanée où je n’ai que des regrets à remâcher. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus, les qualités, le courage, la méditation, la culture, bras croisés, je me suis brisée à ces mots là. »[1]

Ainsi écrit Violette Leduc, séduisante avec ses misères, chaotique jusque dans sa ponctuation, avec le souffle haletant qui cherche à se libérer. Parfois il y parvient et l’auteure semble jouir d’un moment d’accalmie. Très court, juste pour reprendre un peu de force avant de repartir affronter une nouvelle impossibilité. Cela n’est pas sans conséquence et la paranoïa gagne du terrain. Un peigne disparaît et c’est aussitôt ses voisins qui agissent au service de ses détracteurs pour la tourmenter. Ce sont les éditions Gallimard qui complotent pour que ses livres ne rencontrent pas le succès en la censurant. Partout et en toute chose, elle se sent illégitime mais pas forcément à la mauvaise place ; à l’exception peut-être de la cure de sommeil recommandée par ses amis dans une clinique de Versailles pendant six mois en 1956 dont elle ressort famélique et toujours aussi paranoïaque.

De retour chez elle, rebelote ! des hommes, des femmes, de l’inaccessible et des livres pour expier l’ensemble ; ne pas mourir aussi. En 1964 sort La Batârde, un livre longuement préfacé par son Castor protecteur. Violette Leduc rencontre enfin le succès qu’elle attendait, la légitimité à laquelle elle ne croyait plus. Beauvoir en profite pour exiger d’elle le remboursement intégral des sommes qu’elle lui avait versées afin de lui garantir la liberté qu’assure l’indépendance. Elle en profite également pour acheter une maison à Faucon, dans le Vaucluse, où elle passe le plus clair de son temps à écrire, avant de mourir d’un cancer du sein en 1972, finalement de la même façon qu’elle avait vécu : « Le passé ne nourrit pas. Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. »[2]

[1] LEDUC Violette, La Bâtarde, éd. Gallimard / L’Imaginaire.

[2] Ibid.