All inclusive !

par lundioumardi

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Vendredi 10 novembre, Bernard Pivot et Marc Lévy se sont écharpés sur le terrain sinistre et sinistré des réseaux sociaux à propos de ce débat ô combien emblématique de notre époque : l’écriture inclusive. Cette graphie particulière – qui consiste à inclure le féminin entrecoupé de points dans les noms afin de le rendre aussi visible que le masculin qui, jusqu’à présent, « l’emportait » – est aujourd’hui défendue par des militantes féministes et soutenue par une pétition signée par les 314 enseignants engagés à ne plus respecter cette règle de grammaire d’après laquelle le masculin regroupe l’universel. Techniquement, le « point milieu » – signe situé à mi-hauteur des lettres – peut ainsi être utilisé alternativement en composant un mot comme « maître·sse » ou « artisan·ne » de la façon suivante : racine du mot + suffixe masculin + le point milieu + suffixe féminin.

Déjà, en mars 2017, le manuel scolaire intitulé Magellan et Galilée – Questionner le monde, destiné aux élèves de CE2 et publié par Hatier, avait servi de première expérience à cette une écriture « genrée », avec la vocation des auteurs de ne plus « invisibiliser les femmes », surtout dans l’enseignement auprès des plus jeunes. Comprendre finalement la domination masculine exercée dès le plus jeune âge par l’intermédiaire insidieux de la langue française. Pour l’ancien animateur de l’émission Apostrophes, qui s’exprime depuis son compte Twitter, le féminin serait justement la première victime : « Colette est l’une de nos grandes écrivaines / l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non ? » Et Marc Lévy, dont je ne soupçonnais pas le nom d’apparaître un jour sur ce blog, de lui rétorquer : « Non, au contraire. Et je ne vois pas pourquoi elle le serait ». Pour le journaliste, la réponse est évidente : « Parce qu’il est plus flatteur d’être un grand écrivain, tous sexes confondus, que de l’être d’un seul ».

Politique et idéologique, ce mouvement reste, de façon paradoxale, totalement hermétique à la linguistique et aux régressions qui cernent la langue française. Réputée pour son étendue et ses nuances, celle-ci devrait poursuivre son renouvellement pour satisfaire aux exigences de quelques revendications énoncées dans la fureur d’un effet de mode à qui l’on peut reprocher cette insupportable façon de s’approprier la modernité. La question de la lisibilité, de la prononciation, de la mélodie, de tout ce qui fait battre le cœur d’un lecteur et anime sa réflexion lorsqu’il parcourt un texte est ainsi reléguée au second plan par ces combattants de l’absurde asservis au politiquement correct ambiant. Et c’est bien ce que l’on peut discerner derrière l’échange entre Bernard Pivot et Marc Lévy, à savoir tout le potentiel intuitif induit dans une langue.

Le français souffre en effet de ne pas avoir d’autre place pour le neutre que fondu dans le masculin qui embrasse à la fois celui-ci et l’universel, y compris lorsque le féminin le dépasse en nombre. Une amoureuse des lettres me disait ainsi lors d’un déjeuner : « quelle petite fille en école primaire n’a pas souffert de devoir apprendre par cœur cette règle de grammaire ! » L’argument tient sur ses pieds mais je lui répondrai ici que cela ne l’a pas empêché elle-même d’écrire des livres d’une grande intensité et que je mets au défi de traduire en écriture inclusive. Beaucoup plus dévastateur me paraît cette frénésie contemporaine qui consiste à faire subir des modifications à la langue dans le seul but de la « communiquer » et non de la réfléchir[1], dans un rejet total de ses nombreuses subtilités et dont l’apprentissage était pourtant au cœur même de la formation des individus, malgré ses lacunes et ses maladresses. Alors avant de l’asservir au diktat sociologique de quelques-uns, tâchons plutôt de nous concentrer à valoriser son potentiel et ses exigences auprès des plus jeunes qui, chaque année, s’en détournent toujours davantage.

[1] On notera que l’une des premières institutions à mobiliser ce « progrès » n’est autre que le ministère du Travail qui recommande l’usage d’un guide vantant auprès des employeurs les mérites de l’écriture inclusive… peut-être même avant ceux de l’égalité des salaires !