« Y a pas de souci » au pilori

par lundioumardi

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Il n’est pas étonnant que le court texte écrit pas l’anthropologue Éric Chauvier, intitulé La crise commence où finit le langage (2009)[1], ait fait l’objet d’une adaptation au théâtre tant l’expérience à partir de laquelle naît cette réflexion a des allures de mise en scène : dans un contexte de crise économique mondiale, un agent commercial démarche par téléphone l’auteur pour lui vendre une prestation censée favoriser une baisse de ses impôts. Agacé par cette intrusion dans sa vie privée, celui-ci raccroche précipitamment et commence à s’interroger sur sa réaction, mêlée d’une « exaspération sourde » et d’un sentiment de culpabilité quant à l’issue de ce dialogue : « à l’instar de tout ce qui vise à rendre acceptable la violence infligée, le modèle de la culpabilité constitue une stratégie de déni, de type judéo-chrétien, qui fait écran à des interprétations plus profondément ancrées dans la chair du langage. »

L’auteur d’anthropologie (2006) et de Contre Télérama (2011) recourt à nouveau dans ce texte à un épisode de la vie quotidienne pour le disséquer et en extraire quelques éléments d’analyse[2] : la rupture à l’œuvre en termes de langage à l’épreuve de la crise économique. L’intrusion qu’il relate commence bien entendu par le « Bonjour monsieur Chauvier » : l’interlocutrice connaît son identité et empiète d’entrée de jeu sur le territoire personnel de la proie qu’elle convoite, restant anonyme quant à elle. L’auteur décrypte un choix des mots bien rôdé et une alternance des différents tons dans la manière de poser des questions afin de ne pas laisser le temps à la personne de pouvoir reprendre ses esprits et d’avoir la vigilance nécessaire pour analyser les forces à l’œuvre.

« Personne ne s’offusque en général de cet usage outrancier du langage. Ce ne serait qu’un jeu de dupe, une petite habitude un peu irritante à oublier très vite, une gêne passagère intégrée au décorum de l’époque. […] Il est difficile en effet d’admettre que les mots de l’agent commercial s’apparentent seulement à une technique de vente. C’est surtout leur dimension autodestructrice qui retient l’attention. Ils semblent attirer l’impatience, la gêne, l’échec et la disgrâce, sans pour autant relever apparemment d’une intention délibérée de l’agent invisible. »

Mais Éric Chauvier ne se trompe pas d’ennemi en renvoyant le chasseur et la proie dans leur simple rôle de pions sur un plus vaste échiquier, se découvrant « tous deux comme des êtres génériques, comme des spectres de l’espèce humaine. » L’un comme l’autre perdurent dans leur condition de victimes d’un système économique qui joue sur les peurs et brandit sans cesse le mirage de la misère sociale pour manipuler les foules. Ils se retrouvent tacitement à épuiser les mots de leur sens et à se soumettre aux formulations qui érigent en norme l’intimidation verbale. « Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. […] C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. »

Huit années ont passé depuis l’écriture de ce texte pour lequel Éric Chauvier évoquait une crise dont il entrevoyait les effets récents, négligeant d’une certaine manière un phénomène plus ancien : l’intrusion des termes économiques dans le langage courant, avec des expressions telles que « le déficit de la pensée », « faire l’économie de », « la faillite des élites » ou encore la prolifération des instruments de mesure pour tous les gestes du quotidien. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de son propos, à cet édifice d’intimidation orchestré depuis les arcanes des lieux de pouvoir pour s’insinuer dans les existences par des mots dépouillés de leur sens et de leur valeur. Une rhétorique de la brutalité pour inquiéter, insuffler du pessimisme et ériger en norme incontestable un vécu tout juste supportable pour les êtres qui y sont subordonnés.

[1] CHAUVIER Éric, La crise commence où finit le langage, éd. Allia, 2009. Le texte avait été adapté et mis en scène au théâtre en 2013 par Olivier Balazuc.

[2] Voir notamment le récit autobiographique qui constitue le précédent volet à ce texte : CHAUVIER Éric, Que du bonheur, éd. Allia, 2009.