Pline l’épistolier

par lundioumardi

pline le jeune

C’est vrai qu’avec son nom qui laisse présager une fontaine de jouvence à laquelle chaque jour il aurait été s’abreuver, il est presque difficile de prendre au sérieux l’épistolier que fut Pline le Jeune (61-113) dont certaines lettres viennent d’être retraduites du latin vers le français et publiées dans un recueil[1]. Neveu de Pline l’Ancien (23-79) – auteur et naturaliste romain réputé pour son Histoire naturelle en trente-sept volumes –, il exerçait le métier d’avocat tout en ayant cumulé différents grades de haut fonctionnaire ; une activité qu’il consignait rigoureusement dans sa correspondance (368 lettres) et qui constitue aujourd’hui un témoignage incontournable pour appréhender les règles d’administration de l’époque. Dans la sélection des lettres proposée par Nicolas Waquet, c’est davantage la vocation « littéraire » des épîtres de Pline le Jeune qui est offerte à la lecture, véritable ode aux vertus de l’écriture et à ses exigences.

Comme dans toute correspondance, la question des interlocuteurs auxquels l’auteur s’adresse est déterminante. Dans sa préface, Nicolas Waquet ne manque pas de rappeler le débat qui continue ainsi d’animer les philologues sur la question de savoir si ces lettres avaient réellement un destinataire : « Les tenants de cette thèse soulignent qu’il y a presque autant d’épîtres que de correspondants, qu’elles ne portent pas de date, que chacune ne traite que d’un sujet et qu’on ne possède aucune trace d’échange suivi […]. Ils estiment qu’ils s’agirait plutôt de brefs poèmes en prose ; leur forme épistolaire ne serait qu’un artifice et le destinataire un simple dédicataire. » Et quand les interlocuteurs dont il s’agit furent Tacite, Suétone ou Titinius Capito – envers lesquels Pline le Jeune témoignait à la fois de la déférence et de l’amitié – la confusion glisse parfois vers le plaisir à repérer les tournures personnelles adoptées.

Quelle que soit l’intention, exercice d’écriture ou échanges créatifs, l’ensemble n’en demeure pas moins un vibrant plaidoyer en faveur des mots, de leur pouvoir et de l’application à l’étude : « La littérature me comble et me console : il n’est pas de joie qu’elle n’accroisse par ses joies, pas de tristesse qu’elle ne rende moins triste. […] le seul moyen d’alléger mon tourment fut de me réfugier dans l’écriture ; elle me permet de mieux comprendre mes malheurs, mais surtout de mieux les endurer. » Replié dans sa tanière lorsque l’orage gronde, Pline le Jeune savait aussi déployer son joli phrasé pour décocher ses propres flèches, sachant très bien qu’un « discours pénètre dans l’esprit comme un glaive dans un corps : frapper ne suffit pas, il faut aussi appuyer. » Et s’il défendait la poésie comme une distraction propice à détendre le cerveau, « l’histoire surpassait selon lui l’éloquence parce qu’elle assurait aux actes, aux hommes et aux œuvres la pérennité qu’il recherchait. »

Soucieux de laisser une empreinte après sa mort, Pline le Jeune écrivait à Octavius Rufus : « La mort t’attend, ne l’oublie pas. Ce livre qui perpétuera ta mémoire est le seul moyen pour toi d’y échapper : tout le reste est périssable, éphémère, meurt et disparaît, comme les hommes eux-mêmes. » Près de vingt siècles ont passé pour celui qui n’aspirait à rien tant que l’immortalité de sa mémoire – « la plus digne aspiration de l’homme » – et pourtant nous continuons à le lire, avec son pouvoir de persuasion tenu au doigt et à l’œil dans chacune de ses phrases, comme autant d’encouragements à prolonger vingt siècles encore cet « art d’écrire » parfois si malmené.

[1] Pline le Jeune, L’art d’écrire, lettres choisies et traduites du latin par Nicolas Waquet, éd. Rivages poche, 2017. Outre les lettres et le fameux Panégyrique de Trajan qui nous sont parvenus et qui ont été édités à plusieurs reprises, tous les autres livres écrits autrefois de la main de Pline le Jeune ont disparu.