D’autres petites lumières pour Cécile Reims

par lundioumardi

lembouchuredutempslundioumardi

Dans la continuité de Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), Cécile Reims vient de publier le troisième volet de son récit autobiographique, intitulé L’embouchure du temps (éditions Le temps qu’il fait )[1], dans lequel elle interroge la nécessité du présent dans la solitude qui est la sienne depuis la disparition de son « compagnon », l’artiste Fred Deux (1924-2015). Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a maintenant deux ans[2].

Dans son précédent ouvrage, Cécile Reims avait introduit ses réflexions par une table de travail devant laquelle elle fut contrainte d’abdiquer parce que sa main fatiguée de graveur refusait désormais de sillonner le cuivre à l’aide d’un burin. Plongée dans une réalité à laquelle son compagnon devenait de plus en plus étranger en raison de la maladie, elle se confrontait alors à la perspective de la disparition de celui-ci et l’éventualité de ne pas lui survivre. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprimait recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésitait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. »

D’autres « petites lumières » semblent pourtant avoir guidé Cécile Reims depuis ces trois dernières années à la poursuite de L’embouchure du temps ; titre qui n’est autre qu’une métaphore reprise du livre qui le précède, avec un certain dépassement puisque l’auteure confie ne plus en être là : « Mais comme ceux dont la demeure s’est affaissée à la suite d’un lent et progressif glissement de terrain, je cherche, avec ce qu’il en reste, à construire autre chose que ce qui a été. » Plus question de « C » et de « F » dans ce nouveau texte, la vie à deux dans la maison de La Châtre – cet « ici illimité » – a laissé place à autre chose, le « je » bien entendu, solitaire, autour duquel l’auteure médite, et le souvenir de six décennies vécues au côté de son « compagnon », substantif anonyme présent à chaque page comme il semble l’avoir été lui-même dans sa tête au cours des derniers mois de sa vie.

Mais il ne faudrait pas croire que ce livre joue le rôle de support aux lamentations. Cécile Reims y déploie l’ensemble des éléments qui ont conjugué sa vie : la judéité, le travail d’artiste, son rapport à la nature, les traces laissées par le temps ou encore la modernité. Cette modernité sur laquelle elle s’interroge quand ses dispositifs ne font que soumettre les individus qui la composent aux nombreux identifiants pour « fonctionner » (« cette langue chiffrée ») et aux écrans nécessaires pour exister : « Vivant dans une continuelle urgence branchée, ils me font penser à cet enfant autiste qui ne se sentait rassuré, pleinement vivant, qu’à la condition, entrant dans une pièce, d’immédiatement se connecter. La prise était fictive, le branchement mental mais vital : le courant passait. Tout communiquait et lui avec ce Tout. » À son habitude, elle intercale ainsi le passé et le présent des bientôt quatre-vingt-dix années qu’elle a vu s’écouler, avec l’acuité particulière qui est la sienne et la résolution inébranlable, dans le renoncement contraint, à perpétuer la mémoire des force qui l’ont habitée tout au long de ce parcours qu’elle arpente désormais dans une solitude habitée.

[1] REIMS Cécile, L’embouchure du temps, éd. Le temps qu’il fait, 2017. À propos de son précédent livre, voir Lundioumardi, « Marcher, s’égarer, éventuellement arriver » : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/08/16/marcher-segarer-eventuellement-arriver/

[2] Lundioumardi, « Le poète a cané » : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/09/29/le-poete-a-cane/