Apollinaire et la faveur prolétaire

par lundioumardi

Guillaume Apollinaire

En ce 12 septembre 2017, les manifestations contre la nouvelle loi travail parsèment l’Hexagone du Havre à Marseille. La plèbe bat ainsi le pavé, pancartes brandies et colère bien sentie, tandis qu’au sommet de l’Olympe on imagine Emmanuel Du Roy Macron et son acolyte Pierre Gattaz en train de se frotter les mains. Plus que jamais, une transformation radicale de la société capitaliste assurant le dépassement du travail, de l’argent, de la marchandise et de la valeur marchande semble lointaine, un doux mirage valable uniquement pour les « fainéants et les cyniques » qu’il faut traquer, condamnés à rester comme ce prolétaire dépeint par Apollinaire, « triste et las le jour au fond des mines ». Des vers qui invitent à repenser encore et toujours de quoi les ouvriers sont pour aujourd’hui le nom.

Au prolétaire[1]

Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

[1] APOLLINAIRE Guillaume, « Au Prolétaire », Alcools, 1913.