L’Université du déclin

par lundioumardi

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Un livre de mise en garde cette semaine dans Lundioumardi, avec une immersion dans les rouages du bulldozer éditorial conduit par les universités nord-américaines et les conséquences redoutables sur la recherche scientifique dans le domaine des humanités. C’est au début des années 2000 que Lindsay Waters – à la fois universitaire émérite et éditeur aux Presses universitaires d’Harvard – posait les jalons d’une réflexion sur l’offre éditoriale universitaire américaine et la qualité de son contenu, avec à la clé la publication d’un essai intitulé Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship[1], dans lequel il observait et analysait le déclin de la transmission des savoirs d’un système américain rompu aux logiques mercantiles. Pour bien comprendre le désarroi de l’auteur devant cette situation, rappelons d’abord cette particularité qu’aux États-Unis les ouvrages universitaires sont publiés par un puissant réseau de presses directement liées aux universités, selon une hiérarchie dans laquelle « prestige universitaire et éditorial se confondent. »

La thèse énoncée par Lindsay Waters dans son livre est limpide : depuis la Seconde Guerre mondiale, Les gestionnaires et les managers académiques ainsi que les éditeurs commerciaux des revues scientifiques ont évincé le corps des enseignants-chercheurs dans le contrôle d’une publication universitaire soumise à des logiques commerciales sévères et dramatiques. Dictée par les administrateurs de l’éducation, cette production toujours plus intensive génère une inflation du nombre de livres et d’articles publiés au sein d’un « marché des idées » saturé et dont la qualité ne cesse de se détériorer, polluant l’ensemble de l’activité académique : « en laissant les marchands prendre le contrôle du temple, nous avons permis à ceux qui veulent vider de leur sens et par là même profaner ce qu’il y a de bon dans nos livres et nos publications, d’occuper des positions de force dans un certain nombre de domaines, plus particulièrement celui des humanités. »

Sous le régime contemporain du « publish or perish », Lindsay Waters souligne le paradoxe d’une augmentation exponentielle du nombre de publications alors qu’elles sont de moins en moins lues, compilant la plupart du temps les articles d’un auteur qui n’a guère le temps de se consacrer à la rédaction d’un livre distinct mais qui parvient ainsi à satisfaire les exigences des éditeurs commerciaux de revues scientifiques et à s’assurer d’être maintenu dans son poste. Au cœur du système qu’il dénonce de par sa position institutionnelle d’éditeur chez Harvard, Waters établit comme principale victime de ce « marasme » une pensée en pleine déliquescence et conformiste, davantage soucieuse de la forme qui la structure que du fond qui devrait la transcender ; une pensée vide de maturation et incapable de rendre compte de l’originalité ou de la complexité de celui qui tente de la partager – dégradation qui selon lui accompagne celle du livre comme format particulier d’expression. « Il nous faut donc faire face à la situation peu plaisante où l’institution universitaire et le libre usage de l’intelligence s’opposent l’une à l’autre. »

Mais si le constat est pessimiste, l’auteur ne conclut pas son essai ainsi et appelle à résister contre ce diktat des gestionnaires. D’après lui, la théorie et les livres parviendront de nouveau à séduire les générations futures et à jouer leur rôle de transmission des savoirs à la seule condition de les entourer d’une aura de confidentialité ; en d’autres termes, des éditeurs indépendants plus parcimonieux à publier les travaux d’universitaires affranchis des contraintes et logiques exposées précédemment et garants de la responsabilité intellectuelle et de la valeur de leurs publications. On tentera un lapidaire : « think more, publish less ».

La nostalgie de la figure de l’érudit à l’ancienne plane tout au long de ces dernières pages qui occultent parfaitement de poser la question des nouvelles méthodes de recherche et du rôle incontournable joué par le numérique dans l’accès aux contenus éditoriaux. Mais à l’heure où le modèle universitaire américain est tant vanté en France et se répand comme une traînée de poudre dans les dispositifs d’asservissement de la pensée, le pamphlet de Lindsay Waters tire une sonnette d’alarme à laquelle il ne faut pas rester sourd et nous rappelle que le vitalité du monde universitaire réside justement dans sa vocation à « ne pas marcher au même pas que son époque. »

[1] WATERS Lindsay, Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship, éd. Prickly Paradigm Press, 2004. L’Éclipse du savoir, trad. de l’anglais par Jean-Jacques Courtine, éd. Allia, 2008.