600 km unis pour retourner travailler

par lundioumardi

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600 km de bouchons cumulés dans le sens des retours de vacances furent estimés le week-end dernier sur les autoroutes de France. 600 km de tas de fer agglutinés les uns derrière les autres après avoir replié les bagages et rendu la location. Les enfants qui se chamaillent dans la voiture pour avoir la tablette, l’odeur du sandwich au pâté qui grille sur la plage-arrière et les parents comptabilisant le nombre d’heures qui les séparent avant la reprise du travail le lundi suivant. Pour passer le temps, il aurait été de bon ton de proposer à tous ces automobilistes – au péage par exemple – le dernier numéro de la revue trimestrielle L’éléphant, avec dix pages consacrées à ce qui différencie le travail et l’emploi[1].

Sans être trop théorique, Jean-Christophe Blondel rappelle dans son article une matrice simple d’après laquelle travailler ne suppose pas nécessairement être employé et que ne pas l’être ne signifie pas pour autant n’avoir rien à faire. Partant de là, il déroule toute la valeur négative associée au travail qui, dès le texte de la Genèse, fut présenté comme une punition pour la première faute commise par l’homme. Loin du jardin d’Éden et de ses jouissances, Karl Marx avait quant à lui souligné le caractère aliéné et aliénant du travail avec cette citation des Manuscrits de 1844 : « Dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. » L’étymologie supposée du mot « travail » apporte également sa pierre à l’édifice puisque le latin tripalium « désignait un instrument de torture et un appareillage de contrainte des bêtes de somme. » Une charge négative qui justifierait que « dans le débat politique, quand on cherche à démontrer la valeur du travail, c’est finalement de l’emploi qu’on fait la promotion. »

En philosophe scrupuleux, Jean-Christophe Blondel poursuit son texte en énonçant que tous ces arguments pour enterrer le travail peuvent être retournés : avant même de goûter le fruit défendu, Ève accomplissait déjà un travail à partir du moment où elle réfléchissait à la décision qu’elle devait prendre, Marx reconnaissait que l’imagination mise au service du travail par l’homme révèle ce qui le différencie des animaux, etc. D’après l’auteur, le point crucial se loge dans la distinction entre l’exécutant pour autrui et celui qui met en œuvre des activités conçues par lui-même ; en somme, faire un travail plaisant que l’on a choisi ou occuper un emploi rébarbatif pour, de toutes les façons, répondre au diktat consumériste : « On devrait, en fait, instaurer une prime à la déshumanisation au travail. Mais nous ne le faisons pas parce que le simple fait de pouvoir participer un tant soit peu à la consommation est censé être une compensation suffisante à l’effort consenti “au travail”, oubliant que consommer ne suffit pas, qu’on est aussi en droit d’être l’auteur de quelque chose, ce qui réclame d’en avoir le temps. »

Sans les nommer, le philosophe défend dans les colonnes de L’éléphant la mise en place d’un revenu universel et une réduction du temps de travail pour en assurer une meilleure répartition. Mais c’est finalement en opposant le temps libre aux logiques modernes de la consommation que son analyse reste la plus percutante : « La consommation, elle, est le contraire du temps libre […]. Il n’y a aucun accomplissement personnel à consommer, puisqu’en réalité il n’en restera qu’un tas toujours plus immense d’ordures. On comprend mieux pourquoi dans l’Antiquité la sphère de la consommation, des échanges, du négoce était réservée aux esclaves. Le citoyen libre, lui, s’en tenait à l’écart. La société de consommation est donc moins celle du loisir que celle du divertissement. On ne s’y constitue pas, on s’y consume en consommant. » Assurément, c’est encore la paresse qui semble s’ériger en modèle de vertu… Bonne route !

[1] BLONDEL Jean-Christophe, « Le travail, machine à remonter le temps », L’éléphant, juillet 2017, pp. 44-53.