János Pilinszky et l’engagement immobile

par lundioumardi

LundioumardiPilinszky

« Quand il passait dans quelque rue obscure de Budapest des années 50, vêtu de son pardessus aux épaules étroites, il marchait comme une légende persécutée. Il était bien cela, légende bannie et tout à fait inconnue de la littérature. » C’est en ces termes qu’Àgnes Nemes Nagy (1922-1991), figure phare de la littérature hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale, décrivait János Pilinszky (1921-1981), poète et dramaturge devenu incontournable en Hongrie mais à peine connu dans l’Hexagone ; même dans son pays, son œuvre demeura longtemps interdite parce que jugée trop pessimiste aux yeux d’un parti communiste soucieux d’entretenir le moral des foules et il fallut attendre plusieurs années avant qu’elle soit publiée dans son intégralité. Récompensée par les prix Attila József (1971) et Kossuth (1980), sa poésie est aujourd’hui traduite en anglais et en français, notamment grâce au précieux travail de son ami et traducteur Lorand Gaspar[1].

Ayant grandi dans les milieux intellectuels de Budapest, János Pilinszky commença à écrire de la poésie dès l’âge de quatorze ans. Il suivit des études à la faculté des lettres avant sa mobilisation dans l’armée hongroise en 1944, sans jamais combattre mais en étant fait prisonnier dans le camp de Ravensbrück en Allemagne où il fut le témoin des atrocités de l’époque. Si le destin tragique de l’homme était déjà au centre de ses réflexions, l’expérience totalitaire ajoutée à celle du régime communiste hongrois furent le fer de lance de ses textes. Une poésie dépouillée du moindre ornement, des mots simples et crus pour rendre compte de la cruauté à laquelle il assistait de ses yeux.

« Clou enfoncé dans la paume du monde,
pâle comme la mort,
Je suis couvert de sang. 
»

S’il est impossible d’évoquer la poésie de János Pilinszky sans mentionner sa foi chrétienne, précisons qu’elle exprimait davantage une croyance quasi désespérée en Dieu et parfaitement critique à l’égard des institutions catholiques. Une nuance qu’il exprimait lui-même de la sorte : « Je suis poète et catholique. À mon avis le catholicisme n’est rien d’autre au fond que l’acceptation du fait que l’homme vit irrémédiablement dans l’espace et dans le temps. […] J’aimerais bien être un poète catholique au sens où cela signifie universel. » En cela, sa découverte en 1963, lors d’un séjour à Paris, de l’œuvre de Simone Weil fut déterminante pour clarifier sa propre pensée et adhérer au concept d’« engagement immobile » que Lorand Gaspar précise comme étant « une sorte de propriété de l’âme religieuse, qui lui permet de s’identifier à la réalité immobile, et rapproche l’expérience de l’art, quand elle est don total de soi, de cette sorte d’engagement. »

En plus d’une série de poèmes – souvent laconiques, éloignés des figures de style et des fioritures –, le recueil publié par les éditions La Différence comporte également des extraits inédits du Journal d’un lyrique dans lesquels Pilinszki développe son rapport à la littérature dans ce qu’elle relève de l’expérience vécue : « Bien entendu au cours de l’écriture il apparaît clairement devant quelles sortes d’instances chacun a osé comparaître. Car tout comme dans la vie réelle il y a des échappatoires. Mais les « vrais » demandent d’eux-mêmes que leur procès soit engagé et le jugement prononcé, car la vérité est la valeur la plus importante, même si ses mots sont une condamnation. Le sens de l’écriture véritable dépasse tout risque personnel. » Par ces mots, János Pilinszki confirmait sa connaissance de ce que l’on pourrait appeler « le dehors de son époque ». Intensément exposé à la vie, sa situation était forcément précaire et il dut courir loin dans ses vers pour ne pas être trompé par sa duplicité ; rappelons qu’il était un fervent lecteur de Dostoïevski. Une œuvre dont beaucoup reste à rendre accessible, qui ne fabrique jamais rien d’utile mais qui fait partie de ces rares fontaines à restituer la vie de la façon la plus profonde.

[1] Les éléments biographiques sur János Pilinszky cités dans ce texte sont tirés de la préface signée par Lorand Gaspar dans le volume : PILINSZKY János, Même dans l’obscurité, Trad. par Lorand Gaspar et Sarah Clair, éd. Orphée-La Différence, Paris, 1991.