Les mesquineries du menteur solitaire

par lundioumardi

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Le 3 août dernier, Emmanuel Du Roy Macron visitait une base de loisirs qui accueille des enfants défavorisés dans les Yvelines. Cote de popularité en berne oblige, cette opération de communication – organisée conjointement par le Secours populaire et la Fondation PSG, en compagnie de la non moins illustre présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse – mettait en scène le dénommé président Jupiter afin qu’il échange devant les caméras avec la plèbe autour d’un cordon bleu. La suite, on la connaît : à la question d’un enfant qui lui demandait « Vous êtes riche monsieur ? », notre ancien cambuteur de fafiots répondit « Tu sais, quand tu es président de la République, c’est pas le moment où tu gagnes le plus d’argent. »

En effet, par sens du devoir ou du sacrifice, la star en marche a vu son salaire passer de 400 mille euros par an quand il était associé-gérant de la banque Rothschild, à 12 696 euros par mois pour diriger le pays. Sans compter que depuis qu’il a été élu – comme il le soulignait devant ces mêmes enfants issus de milieux très modestes – il dut se résoudre à quitter sa maison pour occuper un logement de fonction, une vulgaire bicoque située non loin des Champs-Élysées. Pas facile tous les jours d’être Emmanuel Du Roy Macron, avec tous ces gens qui ne sont « rien » mais à la rencontre desquels il faut sans cesse aller ; et puis il y a tous ces étudiants qui se mettent à « pleurer » parce qu’on leur supprime cinq euros d’allocation pour le logement chaque mois. Un métier plein d’ingratitude, assurément …

En voyant le spectacle de cette triste comédie, j’ai pensé au texte d’une conférence prononcée par Joseph Gabel en 1966 à la faculté des lettres de Rabat, intitulée Mensonge et maladie mentale[1]. Dans cet essai qui emprunte davantage à la méthode philosophique, l’auteur définissait la maladie mentale par quatre traits essentiels – esseulement, perte de liberté, absence de rencontre et de valeurs – dont il montrait qu’ils sont également caractéristiques du menteur. L’occasion pour lui de distinguer également l’égocentrisme de l’égoïsme : le premier est un phénomène logique et ontologique, par lequel la personne se croit le centre du monde, quand le second est un phénomène moral. L’égoïste ne se préoccupe que de ses propres intérêts quand l’égocentrique est davantage affecté de maladie mentale. Ici, libre à chacun d’identifier untel ou untel comme étant malade ou menteur.

Ce qui concerne davantage notre chantre du libéralisme qui va se dégourdir les jambes en proche banlieue, c’est la question évoquée par Gabel de la rencontre et des valeurs. Dans notre pays où le dirigeant joue perpétuellement un numéro d’équilibriste entre une fonction « à incarner » et une proximité factice avec son peuple, on entend ponctuellement quand tout va encore plus mal ou qu’une campagne électorale débute : « il ira à la rencontre des Français ». Et quand monsieur Du Roy Macron se déplace, on constate que la seule chose qu’il rencontre est l’illusion d’une séduction artificielle : « devenez ce que je suis » aurait pu être le mantra de cet apôtre de la finance pour qui tout jeune doit rêver d’empocher son premier million à l’âge de 30 ans et qui, à défaut de rencontrer, ne cesse de véhiculer une projection de sa personne. Gabel écrit alors : « C’est là un phénomène très général ; le délirant est incapable de rencontre ; il rencontre son propre délire, il se rencontre lui-même. »

On pourrait donc imputer à une sorte de maladie mentale cette façon de diviser le pays entre « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien »[2], selon d’obscurs critères finalement très attendus de la part du banquezingue. Cependant, on lit chez Gabel des traits qui sont également tout à fait conforme à la figure du menteur avec une distinction fondamentale dans l’affaire qui nous occupe : « Ce n’est pas la même chose de dire que telle personne ment parce qu’elle n’arrive pas à résister à une force qui la pousse à mentir ou de dire qu’elle ment parce qu’elle n’a aucune raison de dire la vérité. » Quand le 3 août dernier, après avoir fait tomber la veste, Du Roy Macron énonçait devant le même parterre d’enfants : « T’as rien si t’as pas de volonté. Si tu travailles pas, si tu te dépasses pas, t’as rien. », était-il en proie à une force qui l’obligeait à cette complaisance, ou mentait-il juste pour entretenir un faux dialogue et garantir l’illusion ? Là encore, Joseph Gabel fait mouche : « Le menteur ordinaire est en marge de la vie parce qu’il ment ; le menteur hystérique ment parce qu’il est en marge de la vie. » La conclusion, je ne ferai pas l’injure de la préciser…

[1] Joseph Gabel (1912-2004) est un sociologue et philosophe d’origine hongroise qui se fit connaître en 1962 par la publication de : La Fausse conscience : essai sur la  réification, Paris, éd. de Minuit ; livre dans lequel il intégrait les notions de fausse conscience et de réification développées par Karl Mannheim et Georg Lukacs à une analyse psychopathologique des états schizophréniques. Le texte de la conférence citée est disponible aux éditions Allia : GABEL Joseph, Mensonge et maladie mentale, Paris, éd. Allia, 1995.

[2] Phrase prononcée le 29 juin 2017, à l’occasion de l’inauguration de la station F dans l’ancienne Halle Freyssinet : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».