« Un vent qu’on sent passer, une attention, là où elle touche des limites »

par lundioumardi

gorensteinlundioumardi

Cette semaine, Lundioumardi a le grand plaisir d’accueillir une chronique de Geneviève Peigné. Après avoir enseigné les lettres en Pologne, aux Antilles et en Algérie, celle-ci a publié, sous son nom ou celui de Geneviève Hélène, quatre ouvrages chez Jacqueline Chambon, deux aux Éditions Virgile et chez Agnès Pareyre et Potentille. Plusieurs livres d’artistes en collaboration avec Claude Stassart-Springer, Jean-Marie Queneau, Petra-Bertram Farille et Catherine Liégeois. Son dernier livre, L’interlocutrice[1], avait fait l’objet d’une recension dans ce blog lors de sa parution .Elle a aussi fondé, dans la Nièvre, le festival « Samedi poésies dimanche aussi » qui a honoré en juillet dernier sa 9e édition. Elle partage aujourd’hui, via cette note, sa lecture d’un récit de l’écrivain et scénariste russe Friedrich Gorenstein (1932-2002), intitulé Compagnons de route[2]

Quoi de plus banal que la situation de deux inconnus seuls dans la voiture couchette d’un train de nuit ? L’un commence à raconter sa vie à l’autre, et le voyage s’enclenche qui va simultanément nous conduire au long de trois parcours : un, géographique, traversant en une nuit l’Ukraine, de Kiev à Zblodounov ; un autre, historique, égrenant le vécu des catastrophes connues par l’Ukraine au XXe siècle. Enfin – et là est intimement l’enjeu du livre – l’accomplissement d’une création commune aux deux compagnons de hasard, celle d’un récit que l’absolue attention offerte par l’un, l’Auditeur, permettra à l’autre, le Narrateur, de faire advenir.

Le premier à engager la conversation, le Narrateur, est un paysan pauvre, un Ukrainien que rien n’a épargné : infirme suite à un accident durant l’enfance et, avec tant d’autres, victime des atrocités qui ont ravagé l’Ukraine au XXe siècle : anéantissement des paysans pendant la famine liée à la collectivisation du début des années trente, occupation allemande, extermination des Juifs, répression soviétique à la fin de la guerre. Et nationalisme. Celui qui va dès les premiers instants de la rencontre éprouver la nécessité de se vouer à « cet acte-là, ce rôle de l’Auditeur », est un écrivain soviétique aisé et reconnu, humoriste. D’origine berditchevienne (comme l’auteur du livre, Gorenstein[3]), l’Auditeur a une conscience aigüe – humaine, tragique et politique – de son rôle et des raisons de ne pas être surpris par les confidences de ce voisin inconnu.

« Les hommes sont compartimentés, et privé de visage celui qui n’a pas trouvé son Auditeur. L’Auditeur est là pour faire comprendre au Narrateur sa nature profonde, celle qui le rend différent des autres, et pour le faire non pas avec les mots mais en lui accordant cette attention divine qui est déjà le sommet de la création, inaccessible au reste de l’humanité. (Divine elle l’est non au sens où elle parviendrait à Dieu, mais dans la mesure où elle n’a pas d’égale, où elle touche des limites ; comme le vent divin des Écritures, c’est disons, un vent qu’on sent passer.) […] Ce n’est pas un hasard si dans les pays totalitaires l’Auditeur individualiste est considéré par la collectivité comme un criminel qui désagrège la masse. »

Si Compagnons de route nous installe très tôt dans une tension extrême, le récit progresse rythmé par la succession des arrêts nocturnes en gare qui le laissent momentanément en suspens et le scandent. Les salles d’attente, l’activité ferroviaire, la qualité des puits où à chaque halte renouveler sa provision d’eau renouent avec le présent du Narrateur et de l’Auditeur, autorisent les commentaires et les rencontres avec d’autres voyageurs, tantôt mettant à distance le passé, tantôt le repérant qui affleure. « La tragédie moderne n’a pas de grandeur. Ce ne sont pas des dieux cruels, des titans fous qui commettent les gigantesques horreurs modernes, mais de ridicules petits tortionnaires qui ont fondé leurs théories au comptoir des bars, des cafés. »

Tout comme ces pauses dans le trajet offrent de reprendre souffle dans la remémoration de ce qui fut pour le Narrateur « une vie ordinaire », l’humour – féroce – des commentaires de l’Auditeur trace un autre mode d’approche dans cette tentative de digérer ce « monde des guillemets de fer qui se referment sur l’homme vivant. […] Le terrain à Kiev et dans ses environs est très accidenté, les tumulus y sont nombreux, ce qui rend plus faciles les fusillades de masse et les enterrements collectifs. » Un autre des intérêts de ce livre, écrit en 1983, réside dans les réflexions de l’Auditeur, qui conservent leur actualité, sur ce qu’aurait pu être le destin de l’Ukraine depuis le XVIIe siècle, tiraillée entre Pologne et Russie.

Dans cette création commune, les souvenirs, y compris amoureux, et la parole, tantôt lyrique, tantôt triviale d’un Narrateur qui est d’abord un conteur, se joignent aux capacités d’observation et d’imagination de l’Auditeur. Ce qu’a d’exceptionnel l’instant du surgissement d’un passé dans la parole d’un témoin, parole suscitée, acceptée, réfléchie nous est rendu intelligible, assimilable et sensible. Le Narrateur à la fin du voyage s’éclipsera ; la relation fusionnelle se défait, un récit a abouti et a été transmis, transaction qui demeure un recours ultime pour survivre moins hanté. L’écrivain, ayant fait sien le récit, à son tour élaborera la forme apte à en rendre compte, non dans la reconstitution historique d’une époque, mais dans l’accompagnement d’une voix. Ce faisant, il transmettra la place d’Auditeur au lecteur, redonnant à chacun son pouvoir.

[1] PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le nouvel Attila, 2015. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] GORENSTEIN Friedrich, Compagnons de route, trad. du russe et préfacé par Luba Jurgenson, éd. Héros Limite, 2016. Ses ouvrages ont paru en quasi totalité en Allemagne, plusieurs sont traduits chez Gallimard. Compagnons de route, écrit en 1983, est paru en 1988.

[3] Né à Kiev en 1932, l’année de la famine que Staline infligea à l’Ukraine, Friedrich Gorenstein, Juif ukrainien, fut orphelin tout jeune. Son père, professeur d’économie politique a été fusillé en 1937, victime des purges staliniennes. Sa mère et son jeune frère moururent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut alors recueilli par la famille de sa tante à Berditchev, ville dont les communautés juives furent massacrées au début de la guerre par les unités ukrainiennes de la Waffen SS. Devenu ouvrier, puis ingénieur diplômé de l’Institut des Mines de Dniepropetrovsk, il commença à écrire, d’abord comme scénariste. Il émigra en 1980 pour s’installer à Berlin-Ouest où il mourut en 2002. (source : Wikipédia).