LNB7-1

par lundioumardi

BessetteLundioumardi

En se concentrant sur les quelques photos d’elle, on est tenté de vouloir déchiffrer tout ce qui a constitué le malheureusement nommé « cas Bessette ». Une histoire simple comme il y en a mille d’un auteur salué par la critique et les écrivains majeurs de son époque, dont les treize romans promettaient de bouleverser l’ensemble de la production littéraire contemporaine en France mais dont la popularité succomba à la malédiction de l’oubli. Institutrice, femme de ménage ou de pasteur, Hélène Bessette (1918-2000) quitta le monde dans le plus parfait dénuement et en proie à la folie causée par le manque de reconnaissance. Et quand on parle d’elle aujourd’hui, c’est en ressassant le bandeau porté par Raymond Queneau, qui fut le premier à l’éditer en 1953, s’exclamant : « Enfin du nouveau ! ». Dans la foulée, Marguerite Duras apportait sa pierre à l’édifice en témoignant son admiration : « La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. »

Pendant vingt ans (1953-1973), l’œuvre va se constituer autour de romans, d’une pièce de théâtre, une série de journaux et de récits autobiographiques. À la fin des années 1950, elle rédigea une revue samizdat (Résumé) dans laquelle elle revendiquait une littérature dégagée de la tradition et fonda également un mouvement appelé Gang du roman poétique (GRP). Nombreux furent ceux, de Nathalie Sarraute en passant par Michel Leiris ou encore Jean Dubuffet, à saluer cette écriture inédite, provoquante et tentatrice. Son biographe Julien Doussinault n’hésite pas à dire que Duras « lui a tout piqué »[1] ; une sentence qui ne manque pas de poser des questions tant le style des deux femmes s’apparente, avec des phrases courtes, lapidairement versées par d’infinis retours à la ligne. Mais, pompeusement, on dira que « le succès a ses secrets que la raison ne connaît pas ». Duras caracole en tête des ventes et Bessette ne décolle pas auprès des lecteurs. Après 1973, Gallimard refuse de continuer à l’éditer, plongeant la romancière dans la paranoïa et l’abandon.

Il aura fallu attendre 2006 et le travail de l’éditrice Laure Limongi (éd. Léo Scheer) pour entendre parler à nouveau d’Hélène Bessette avec la publication de sept romans. Deux ans plus tard, Julien Doussinault fit écho à cette entreprise en lui consacrant la première biographie[2]. Cette année, les éditions Le nouvel Attila poursuivent l’opération via le nom de code LNB7, avec la sortie de Vingt minutes de silence[3], paru pour la première fois en 1955 chez Gallimard. Un projet de haute volée énoncé comme suit dans la couverture : « Le nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Dans ce livre aux allures d’intrigue policière, l’auteure déploie son style reconnaissable par des mots brefs et une syntaxe minimale, valorisé par la minutie de la mise en page des équipes de Benoît Virot. Inspirée d’un fait divers, l’histoire raconte un meurtre, peut-être un parricide « tombé comme un fruit mûr glisse de la branche. » Qui a tué ? Le fils de quinze ans ? La bonne ? Ou la mère adultère ? Peu importe à vrai dire puisque le but de Bessette est de nous détourner en permanence de cette enquête ; « c’est une histoire qui avance de silence en silence. » Ce qui la motive, ce sont les égratignures troubles sous la couche du vernis bourgeois. : « L’occasion aiguë, l’occasion qui force le destin, l’accident qui se transforme en meurtre. / Ils ont réduit le meurtre en séparation éternelle, en abîme d’indifférence, de mépris, de révolte, de rancune. / Ils ont eu un dérivatif à ce grand désespoir. » Tous coupables dans la tentation de mort, les personnages d’Hélène Bessette se tiennent là comme son écriture le fait : à l’écart des sentiers battus, appelée à être aimée ou détestée mais peut-être enfin à ne plus être ignorée.

[1] Cité par LANDROT Marine, « Vingt minutes de silence, Hélène Bessette », Télérama, n° 3516, mai 2017.

[2] DOUSSINAULT Julien, Hélène Bessette, éd. Léo Scheer, 2008.

[3] BESSETTE Hélène, Vingt minutes de silence, éd. Le nouvel Attila, 2017. Paraîtront dans les prochains mois Garance Rose et On ne vit que deux fois.