William Cliff : l’autoportrait en poésie

par lundioumardi

Lundioumardicliff

Après quelques semaines sans avoir pu « s’épauler » sur ce blog et tout droit sorti de ce que certaine nomme « le tunnel des obligations », Lundioumardi reprend aujourd’hui ses activités en s’arrêtant sur un poète contemporain de langue française : William Cliff. Né dans la province de Namur (Belgique) en 1940, il a été découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard à partir de 1973. Lauréat de plusieurs prix, dont le Grand prix de la poésie de l’Académie française (2007) et le prix Goncourt de la poésie-Robert Sabatier (2015), il est également auteur de romans et a traduit vers le français Shakespeare, Dante ou encore Gabriel Ferrater.

Voilà sûrement ce que l’on peut écrire de moins représentatif et de plus infidèle à la personnalité et à l’écriture de William Cliff. Dans son Autobiographie rédigée en vers[1], le poète réglait la question de l’enfant qu’il fut autrefois et qu’il est encore aujourd’hui quand on le lit :

« je suis né à Gembloux en mil neuf cent quarante
mon père était dentiste et je l’ai déjà dit
ma mère eut neuf enfants et je l’ai dit aussi
pourquoi faut-il que je revienne à cette enfance

j’étais un gosse à grosse bouche et grands yeux vides
qui se jetaient partout pour comprendre le monde
et plus ils se jetaient plus ils étaient avides
et moins ils comprenaient tout ce monde qui gronde »

Mais à y regarder de plus près, derrière le corset formel aux lacets serrés pour composer la moindre strophe, c’est précisément l’autoportrait qui domine chaque poème. On prétend souvent qu’il est « facile à lire » en raison d’un vocabulaire simple. Réaliste sans être descriptif conviendrait sans doute mieux pour qualifier cette écriture jamais superficielle. Chaque poème contient une histoire, un passage vers une autre exécuté en deux mots, selon une recherche quasi obsessionnelle de la forme, tenue comme les rênes du cavalier à chaque foulée de son cheval lors d’une reprise de dressage. Derrière cette volonté et d’autres signes encore – l’emploi des rimes notamment – on peut aisément soupçonner William Cliff de vouloir défendre le retour à une poésie mémorisable, comme dans ce passage pour décrire ses impressions de Montevideo :

« des êtres déformés des malheureux des pauvres
des genoux crevassés plantés dans des mentons
ou des têtes cachées par de mauvais vestons
que le vent fait claquer d’un bout du port à l’autre

des restants de manger pourrissant sur le sol
et livrant aux passants des relents de poubelles
des enfants se traînant dans des débris de bols
d’assiettes à même le pavé de la ruelle »[2]

Aborder la versification chez William Cliff est incontournable pour prendre la mesure de ce qu’il y a derrière : l’homosexualité, cela a sans doute été assez dit, mais aussi l’obscénité, la mélancolie et la question de l’identité, sexuelle encore une fois mais aussi belge tant son pays d’origine parcourt l’œuvre. Et plus on descend avec lui dans la souillure de lieux de rencontre aux murs jonchés de sperme et de crasse, plus William Cliff, naturellement rebelle sans chercher à l’être, abat les cartes de ses portraits à la fois dégoûtants et adorables, morbides et innocents, tellement humains surtout. Son talent et le précieux de sa poésie viennent évidemment du fait qu’à aucun moment Cliff ne pense alors être singulier ou que sa situation est beaucoup plus difficile que celle des autres. Il avance sur ses chemins sans jamais rien déguiser, gardant le réel à distance avec la ferme intention de parfaitement le déstructurer pour nous en restituer les failles, non sans une certaine urgence. Cette intensité qui permet aujourd’hui à un poète de faire vivre en lui les autres du passé et de nous faire espérer tous ceux qui jailliront après.

[1] CLIFF William, Autobiographie, Paris, éd. La Table Ronde, 2009

[2] CLIFF William, America, Paris, éd. Gallimard, 1983.

 

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