Coeur solitaire dans sa chambre intérieure

par lundioumardi

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Le 15 mai dernier, la Maison de la poésie organisait à Paris une soirée de lancement pour la réédition d’une partie de l’œuvre de Carson McCullers (1917-1967), à l’occasion de ce que l’on pourrait maladroitement nommer un double anniversaire : le 100e anniversaire de sa naissance et le 50e de celui de sa mort. Ce travail mené par Stock, artisan des précédentes éditions de l’auteure américaine, offre ainsi à (re)découvrir ses principaux romans, préfacés de façon inédite par des écrivains contemporains tels que Arnaud Cathrine et Véronique Ovaldé, la réalisatrice Éva Ionesco ou encore la critique littéraire Nelly Kaprièlian[1]. Pour le reste, à quelques exceptions près, motus et bouche cousue dans l’Hexagone. Il n’y a que la chanteuse folk Suzanne Vega pour ouvrir la sienne et lui rendre hommage dans un neuvième album consacré à la vie de l’auteure et intitulé Lover, Beloved : Songs from an Evening with Carson McCullers.

Dans notre modernité qui a fait de la mesure et de la géolocalisation des marqueurs quasi obsessionnels, on observe régulièrement d’artificiels compléments du nom pour évoquer les qualités littéraires de Carson McCullers : « auteure du Sud » (des États-Unis), « une œuvre mince », etc. Si bien entendu elle a fait de sa région natale le terrain principal de ses récits, n’oublions pas que le titre de sa première nouvelle, publiée en 1936, était ni plus ni moins que Wunderkind (« Un enfant prodige »). Née à Columbus dans l’État de Géorgie, la vie de Lula Carson Smith s’est déroulée dans une sorte de précocité pour tout : publiée à 19 ans, mariée à 20 avec Reeves McCullers, elle rencontre au cours de ses jeunes années les artistes de son temps dans le salon littéraire qu’elle tient : Wystan Hugh Auden, Anaïs Nin, Richard Wright, Leonard Bernstein, Salvador Dali et, surtout, Tennessee Williams qui la protègera à plusieurs reprises contre les affres d’une critique littéraire inconséquente et injurieuse.

En effet, si son premier roman (Le Cœur est un chasseur solitaire) publié à l’âge de 23 ans reçut un accueil positif, son divorce, ses liaisons homosexuelles, notamment avec la reporter Annemarie Schwarzenbach, puis son remariage avec Reeves participent à un dénigrement général de son travail. Écriture de la solitude, du désespoir et de la fatalité d’être « juste » ce que nous sommes, il n’en fallait pas moins pour la hisser au rang de « perverse » et de « névrosée ». Une façon de refuser de lire convenablement et de mettre un voile sur l’expérience moderne sous-jacente dans le parcours de ses personnages, marginaux et infirmes, incapables d’identité et d’identifier dans ce théâtre américain où « chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir, et tout devenait immobile »[2]. Mais à la différence de ses personnages, celle que Denis de Rougemont décrivait comme « une toute jeune fille montée en graine », avait éclairé sa chambre intérieure de multiples illuminations pour traverser les nuits blanches.

Suite à une crise de rhumatisme articulaire mal soignée qui va progressivement paralyser ses membres, elle ne pouvait plus se déplacer qu’en fauteuil roulant dès les années 1950. C’est à cette même époque que les thèmes de la douleur et de la mort occupèrent une place revisitée dans ses écrits, notamment dans La Ballade du café triste. À la fin de sa vie, Carson McCullers travaillait sur un essai relatif aux artistes et à la création dans la difficulté qui aurait dû s’intituler En dépit de… : le corps prisonnier de Frida Kahlo, la censure contre James Joyce, etc. C’était sans compter le sujet de premier ordre qu’elle aurait finalement constitué dans un tel ouvrage, laissant derrière elle une littérature de la blessure, de la dislocation mais aussi de l’amour, bien souvent inguérissable quand il faut, bon an mal an, retourner dans cette fameuse « chambre intérieure » atrophiée et trouver la force de continuer à l’habiter.

[1] McCULLERS Carson, Frankie Addams (1946), Le Cœur est un chasseur solitaire (1940), Reflets dans un œil d’or (1941), L’Horloge sans aiguilles (1961), La Ballade du café triste (1951), éd. Stock, coll. La Cosmopolite, 2017. À noter également la parution récente en poche du Cœur hypothéqué, un recueil de textes inédits (poèmes, nouvelles, essais) publié à titre posthume en 1971 et la biographie que Josyane Savigneau lui avait consacrée en 1995 sous le titre : Carson McCullers, un cœur de jeune fille.

[2] Frankie Addams.

 

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