Franck Venaille, se situer au monde

par lundioumardi

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Cela pourrait s’apparenter à un billet d’actualité tant la sienne est dense et pourtant ce texte trotte dans ma tête depuis longtemps, à la lecture parcellaire d’une œuvre qui m’était parfaitement étrangère il y a quelques mois et qu’une heureuse rencontre, elle aussi littéraire, a permis de me faire découvrir. Il s’agit du poète Franck Venaille, récompensé par le prix Goncourt de la poésie Robert Sabatier 2017 pour l’ensemble de son œuvre – rassemblant une quarantaine de titres – et par le Prix national de la poésie 2017[1]. Mais s’il n’est jamais simple de lire la poésie, il l’est encore moins de partager ce geste constitutif d’une expérience de vie sans la moindre équivalence sensible, hors norme et souvent bouleversante. Cette difficulté redouble quand on souffre d’un esprit trop cartésien et là il faudrait remercier le poète lui-même lorsqu’il nous tend la main : « Faut-il donc toujours comprendre la poésie ? Je crois que ma réponse est négative. Je demande à ce que l’on se méfie de l’impérialisme du sens, à ce que l’on se laisse guider par le rythme, la construction illogique, la langue dans tous ses états, l’humour passé et à venir, une dose de rêve et accepter de pactiser avec l’incompréhensible. »[2]

Alors oublions un temps les règles qui imposeraient quelques repères biographiques pour situer cette figure incontournable de la poésie contemporaine et voyons plutôt les contours de cette expérience singulière qui consiste à « habiter », le temps d’un ou plusieurs recueils, chez Franck Venaille avant de devoir rentrer chez soi, changé mais comme soutenu aussi. Auteur du passage du temps, alternant entre la passion et le désespoir, celui qui écrit dans son dernier recueil que « le rêve est une seconde vie » a fait des mots et de l’écriture une façon d’exister dans le monde sans vouloir se débarrasser de la souffrance qui l’accompagne pour l’accueillir d’une autre manière : « C’est en lisant L’âge d’homme qu’une partie de la honte qui m’habitait a disparu et que j’ai senti que l’on pouvait tout dire par l’écriture : la peur de la mort, la rébellion, l’angoisse sexuelle. »[3] Profondément marqué par la guerre d’Algérie (1954-1962) dans laquelle il fut embarqué et au cœur même de son œuvre poétique, il fit de l’ironie un guide éventuel puis nécessaire pour se déplacer dans ce qu’il nomme « la caverne du langage ».

Ce mouvement, incarné par les mots qui permettent d’agir, on le lit dans les vers d’un auteur écrivant avec force la marche qui est la sienne, à l’instar de ce passage de La Descente de l’Escaut : « C’est cela la vérité. Je marchais pour me connaître, allant à la poursuite d’un rêve dont je m’étais fait un but. […] Durant tout ce voyage je n’eus d’autre compagnon/comparse que moi. Voilà ma vérité. On démarre. On se saisit du fonctionnement de son corps. Ensuite, il est impossible de revenir sur ses pas, question de principe ! Mais, dans sa chambre d’hôtel, si spacieuse soit-elle, on se retrouve bien sûr à l’étroit. Que faire de ses jambes ? De son courage. De ce qui perdure en nous de concentration bassement physique. Je fis donc connaissance d’un sentiment nouveau et estimable : la concorde, qu’à moi-même, je m’octroyai. »[4]

Une jambe après l’autre, cette démarche « qui fait aussi de vous un enfant égaré », révèlerait sans doute au lecteur de poésie naïf que je suis la valeur du rythme au fondement même de l’esprit, cet art de tenir au doigt et à l’œil chaque mot de la langue en suggérant plus qu’il n’est censé dire mais sans jamais le travestir. Des mots « parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage » que Franck Venaille a menées mais qui sont tout autant un « acquis » pour permettre de se situer au monde sans jamais penser que sa situation était plus difficile à observer qu’une autre. « Face tragique, corps menacé, rebelle à jamais »[5], le poète ne fait pas le choix de surplomber les activités humaines du haut de son piédestal. Bien au contraire, il les cerne autour de sa sensibilité humaine, authentique et sans concession, sans foi ni sentence, quand « Par de telles larmes amères Toute vie dit sa peine ».

[1] Vient de paraître : VENAILLE Franck, Requiem de guerre, éd. Mercure de France, 2017.

[2] VENAILLE Franck, C’est nous les Modernes, éd. Flammarion, 2010.

[3] Ibid.

[4] VENAILLE Franck, La Descente de l’Escaut, éd. Obsidiane, 1995.

[5] VENAILLE Franck, Tragique, éd. Obsidiane, 2001.

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