Le lendemain …

par lundioumardi

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Des idées fixes on en a tous et parfois elles vous prennent au saut du lit avant même de connaître la couleur du ciel. Ce matin, le premier après ces interminables semaines de campagne électorale, je me suis levé avec la « nécessité » de trouver l’origine de l’expression « Les lendemains qui chantent ». L’encyclopédie numérique au « W » bien connu l’attribue ainsi à la lettre d’adieu écrite par le député communiste et journaliste Gabriel Péri (1902-1941), la veille du jour où il a été fusillé par les nazis au Mont-Valérien. Elle se terminait de la façon suivante : « Je crois toujours, cette nuit, que mon cher Paul Vaillant-Couturier avait raison de dire que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent ». Avec la voix de Florian Philippot sur France Inter et le café qui n’en finissait pas de se faire, c’était le début d’une journée – d’une semaine peut-être, d’un mois qui sait, voire de tout un quinquennat – interminable qui s’annonçait.

Deux solutions : se recoucher et attendre que cela passe – mais cinq années au lit cela me paraît un peu long – ou bien changer de radio et trouver une lecture plus joyeuse que l’autobiographie posthume du journaliste à L’Humanité. Une fois « La Matinale » de Patrick Cohen en sourdine, je me suis souvenu de l’entrée « Matinal » du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert : « Matinal : L’être, preuve de moralité. Si l’on se couche à 4 heures du matin et qu’on se lève à 8, on est paresseux, mais si l’on se met au lit à 9 heures du soir pour en sortir le lendemain à 5, on est actif. » Bien qu’il prétende le contraire, Flaubert était un travailleur acharné et, d’après sa Correspondance, je le soupçonne d’avoir souvent traîné au lit jusqu’à 10-11 heures le matin… À 30 ans, lui aussi devait avoir d’autres rêves que celui de gagner son premier million muni d’une Rolex au poignet.

Le « lendemain » reprenait cependant une tournure classique : un livre dans une main, une tasse de café dans l’autre. Et là, grossière erreur : ouvrir sa page Facebook. Heureusement qu’un écran pour une fois nous protège du tsunami des « analystes politiques » d’un soir ou d’un jour. D’un côté, il y a ceux qui manifestent déjà contre celui pour qui ils ont voté la veille, de l’autre ceux qui remercient leur entourage d’avoir respecté « leurs consignes », en toute humilité… On clique donc sur le point rouge en haut à gauche, on ferme la fenêtre de l’ordinateur pour ouvrir celle qui donne sur l’extérieur. Paris, toujours endormie en ce jour férié, semblait vouloir rendre justice aux mots de Balzac : « Une fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d’artifice ; esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s’y éteint comme des fusées. Le lendemain chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir. »

Henri Michaux nous réconforterait en écrivant que « Les amis fidèles sont souvent un encouragement à rester aussi borné le lendemain que vous l’étiez la veille. » (Passages – 1950) mais à mesure qu’avance ce « lendemain » il semble inutile de remuer trop les idées fixes immiscées pendant la nuit. Leurs auteurs aussi connaissent des lendemains difficiles, qui chantent et déchantent, « Puis revenant avec une lassitude superflue, ils jurent qu’ils ignorent eux-mêmes pourquoi ils sont sortis, où ils ont été, et le lendemain ils recommencent à errer par les mêmes chemins », nous dit Sénèque pour conclure sur ce lendemain qui, bientôt terminé, finit par ressembler à tous ceux qui l’ont précédé.

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