L’appétit vient en parlant ?

par lundioumardi

Lundioumardi

Il y a ceux que l’on ne parvient même plus à entendre quand, parka rouge sur le dos et la statue de Jeanne d’Arc en toile de fond, les feuilles s’envolent et les micros fatiguent de porter la rengaine de leur voix. « La fin d’un cycle » selon certains tics de langage, prompts à oublier qu’il s’agit uniquement d’une passation filiale, au sens propre comme au figuré. Les symboles, les métaphores et autres figures de style ont ainsi la vie dure avec tous ces discours électoraux pour les malmener, puisqu’en l’absence d’idée de chaque côté ce sont les sentiments – les moins valeureux – qu’il est nécessaire d’attiser afin de « vaincre sans convaincre », pour reprendre l’expression de l’auteur espagnol Miguel de Unamuno.

Pourtant, si l’on s’intéresse à sa nature même en tant que registre littéraire, le discours est l’exercice le plus abouti pour exposer voire imposer ses convictions. Qu’il soit réquisitoire ou plaidoyer, toujours engagé, le discours demeure cette forme unique en son genre associant le talent oratoire à la qualité de l’écrit, grâce auquel (ou à cause duquel) le cours de l’histoire peut basculer à partir d’un échange entre le séducteur et sa proie. Pas seulement !

Dans un essai rédigé autour de 1805, l’écrivain allemand Heinrich von Kleist (1777-1811) proposait le discours comme une alternative à la réflexion solitaire lorsqu’une idée peine à s’éclaircir ou à se formuler dans le silence[1] : « Si tu veux savoir une certaine chose et que tu ne puisses y parvenir par la médiation, je te conseille, mon cher et judicieux ami, d’en parler avec le premier homme de ta connaissance que tu rencontreras. Il n’est pas nécessaire que ce soit un esprit subtil ; il ne s’agit pas non plus de l’interroger sur ce qui t’occupe : non ! C’est toi qui dois plutôt commencer par lui conter ton affaire. » Une autre vocation du discours où l’oralité devient une condition de la raison.

Écrit sous la forme d’une lettre destinée à son ami Rühle von Lilienstern, l’auteur assignait au discours le rôle de stimulant, une technique favorable à la clarification d’une pensée dont on ignore l’issue au moment de l’introduire et dont on cherche encore les ressorts cachés. Il citait alors l’exemple du révolutionnaire français Mirabeau (1749-1791) – « l’Orateur du peuple » – lors de la séance royale du 23 juin 1789 et l’ordre de la dissolution de l’Assemblée constituante : « Je pense à la foudroyante sortie de Mirabeau clouant le bec au maitre des cérémonies qui, le 23 juin, une fois levée la dernière séance monarchique du roi, où ce dernier avait enjoint les trois ordres à se séparer, était revenu dans la salle plénière où ils se trouvaient toujours et avait demandé s’ils avaient entendu ce que le roi avait ordonné. « Oui, répondit Mirabeau, nous avons entendu l’ordre du roi » – je suis sûr qu’en commençant ainsi, de façon affable, il ne pensait pas encore aux baïonnettes avec lesquelles il allait conclure[2]. »

Aujourd’hui vidé de sa verve et de son audace, le discours n’oblige plus son auteur à puiser dans ses propres ressources. Il ne fait que réactualiser, plagier, condamnant ainsi son destinataire à devoir se résoudre à la vacuité d’une pensée dont l’absence est étouffée par une mise en scène de super-spectacles relayés, commentés, hologrammés afin de surtout pouvoir réseauter sur des plateformes anesthésiées où le premier péquin se réjouit de pouvoir s’improviser analyste politique le temps d’une journée. Une apologie du « médialecte » déjà décriée en son temps par Gérard Genette, dans un livre intitulé Bardadrac, et qui écrivait : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il [le médialecte] devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[3]

[1] VON KLEIST Heinrich, « Über die allmähliche Verfertigung der Gedanken beim Reden », publié pour la première fois à titre posthume dans la revue Nord und Süd en 1878. Le texte a ensuite été traduit de l’allemand vers le français par Jacques Decour pour la revue Mesures en 1936. Il a été republié aux éditions Allia en 2016 sous le titre L’Élaboration de la pensée par le discours.

[2] Mirabeau concluait alors son discours ainsi : « Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force ; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. »

[3] GENETTE Gérard, Bardadrac, éd. Seuil, 2006.

 

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