Le lecteur, cet animal affamé

par lundioumardi

Lundioumardiquignard

Drôle de zèbre que ce lecteur anonyme, universel, qui pourrait être vous, qui pourrait être moi et à la recherche duquel Pascal Quignard part afin de poser les jalons d’une réflexion au sujet de ce curieux face-à-face entre le lecteur et le livre. L’essai aurait été la forme « naturelle » pour ce court texte comme adressé à la lecture. Mais sur les traces d’écrivains comme Georges Bataille, Pierre Klossowski ou Maurice Blanchot, Pascal Quignard a livré dans Le lecteur (1976) une méditation fictive[1], une forme trouble, dans laquelle le narrateur s’interroge sur la disparition mystérieuse d’un personnage, le lecteur, qui semble filer entre les pages et les époques et qui n’est peut-être nul autre que vous, qui, à ce moment êtes en train de traverser le récit. Premier suspect désigné de cet enlèvement : la lecture en tant qu’activité.

Pascal Quignard est né en 1948 de parents professeurs de lettres classiques. Il passe une enfance difficile au Havre, traversant des périodes douloureuses et notamment d’anorexie. Adolescent, il poursuit ses études aux lycées du Havre et de Sèvres, avant d’entamer en 1966 des études de philosophie à la Faculté des lettres de Nanterre avec pour professeurs Emmanuel Levinas et Paul Ricoeur. En 1968, il abandonne son projet de thèse et quitte la fac pour se consacrer à la littérature et à la musique. Il écrit alors ses premiers textes tout en exerçant le métier de libraire bouquiniste et en s’adonnant à sa pratique de l’orgue et du violoncelle. En 1969, il publie au Mercure de France son premier livre, un essai consacré à Léopold von Sacher-Masoch intitulé L’Être du balbutiement. Cet ouvrage remarqué par Louis-René des Forêts lui ouvre les portes des éditions Gallimard qui lui proposent un poste de lecteur. Il y travaillera à différents postes pendant vingt-cinq ans, avant de démissionner de l’ensemble de ses fonctions pour se consacrer à l’écriture. Auteur d’essais sur la vie des grands artistes comme celle de Georges de la Tour, il est à l’origine de nombreux textes philosophiques parmi lesquels Le Sexe et l’effroi (1994) ou La Haine de la musique (1996). Également romancier, il se fait connaître du grand public avec Le Salon du Wurtemberg, Les Escaliers de Chambord et Tous les matins du monde (1991). Terrasse à Rome obtient le Grand Prix du roman de l’Académie française en 2000 et le prix Goncourt lui est attribué en 2002 pour Les Ombres errantes.

Le lecteur, qui est aussi son premier roman, a déjà tous les prémices du style de Pascal Quignard, ardu, fragmentaire et sans le moindre enrobement. Un « je », narrateur-témoin, raconte la disparition d’un « il », lecteur, pour en faire part à « vous » lecteur ; l’addition de ces trois pronoms personnels formant le « nous », à la fois être de chair, communauté de lecteurs et personnage fictif : « Alors il faut en convenir d’entrée de jeu. Dire à voix forte : “Je ne suis pas un vrai lecteur. Vous n’êtes pas un vrai lecteur. Le soupçon d’imposture que l’un comme l’autre nous avions aussitôt pressentie est fondé. Je suis un héros de roman. Vous êtes un héros de roman. La sensation de soi, nos âmes, la conscience de nos chairs, de nos vies, sont ses tropes et ses impostures. Elles sont des lectrices affamées de néant. […] »

Jamais vieille dame, la lecture demeure sous la plume de Pascal Quignard cette éternelle tentatrice qui appelle l’individu à venir s’évanouir dans ses bras, cette seule issue possible pour s’extraire du monde, s’en absenter ; tour à tour elle séduit, châtie et procède au « rapt des âmes ». Pascal Quignard observe alors le pouvoir destructeur de la lecture, parmi des lecteurs successivement dévoreurs et dévorés, totalement soumis à la langue d’un autre qui étend son emprise, au risque de finir par le faire disparaître. Mais l’instinct animal est plus fort, le lecteur entreprendrait le livre pour s’exclure du réel, le tromper, comme « une bête a faim » écrit l’auteur. Il est ce reclus qui assure la fusion ente le personnage livresque et l’être de chair, « Comme le rêve s’attache à transformer une émotion très manifeste en un contenu latent. La dure et attentive besogne d’un complot. Comme le lecteur s’attache à transformer un corps vivant dans la vie morte de son livre. » Correspondance âpre entre le langage et la fiction, scindée autour de la figure singulière du lecteur disparu, Pascal Quignard aborde ici les thèmes fondateurs de son œuvre, la solitude et le réel, le silence, le geste animal et bien entendu la relation entre l’écriture et la lecture, au gré de fragments qui résonnent comme le chant des sirènes, un appel à venir percer la croûte océanique pour explorer les profondeurs cachées derrière la couverture de n’importe quel livre.

[1] QUIGNARD Pascal, Le lecteur, éd. Gallimard, 1976.

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