Giovanni Papini : le farfadet iconoclaste

par lundioumardi

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L’histoire de tous et de Personne, voici le projet que l’auteur italien Giovanni Papini (1881-1956) tenta de relever en 1912 dans un court récit intitulé La Vita di Nessuno (La Vie de Personne)[1], dans le contexte d’une Mitteleuropa qui vit naître à cette époque tout une génération intellectuelle et artistique ayant soupé du « moderne », à la recherche d’une autre forme d’expression – dans les arts plastiques, en littérature, dans la mode, la musique ou encore l’architecture[2]. Ainsi Fernando Pessoa au Portugal, Virginia Woolf et James Joyce au Royaume-Uni, Marcel Proust en France, Arthur Schnitzler en Autriche, Italo Svevo et Giovanni Papini en Italie, entreprirent un renouvellement total de la forme littéraire.

Comme tous ces noms, Papini ne manqua pas de briller par sa complexité. Né dans une famille pauvre de Florence, se jugeant laid, il fut un enfant aussi affamé de lecture que turbulent. D’abord instituteur, il fut le fondateur de nombreuses revues parmi lesquelles on peut citer Leonardo, Lacerba ou encore Anima, par lesquelles il fit connaître ses positions nihilistes et anticléricales. Auteur incontournable de la culture futuriste, son autobiographie, intitulée Un homme fini (1913), tout comme sa poésie (Jours de fête, 1918 ; Pain et vin, 1926) furent la marque d’une philosophie à la fois visionnaire et tourmentée.

Dans le travail des éditions Allia, La Vie de Personne est précédé d’une lettre adressée par l’auteur à son ami Vannicola afin de lui signifier qu’en aucun cas il ne souhaitait lui dédier son texte : « Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » Ainsi Papini œuvrait autour des premiers paradoxes : ne rien lâcher à son lecteur tandis que s’ouvrait un texte écrit pour lui. Dans la même veine s’interrogea t-il sur l’histoire de la vie de quelqu’un qui, n’existant pas, devient l’histoire de tous. Le philosophe se questionnait, brodait également beaucoup comme un indispensable cheminement de sa pensée pour en arriver à formuler l’hypothèse qu’un être connaît trois naissances : « «  Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Évoluant sous le ciel des idées, Papini faisait évoluer dans ce texte son désir de trouver un homme universel, abstrait, que l’embryon incarnerait durant les neufs mois de sa vie intra-utérine et qui déjà poserait les fondations de sa personnalité dans une quête absolue de liberté : « « Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. À peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. »

Profondément cynique voire antipathique, Papini décrivait également le profond dégoût de la vie ressenti avant même d’en avoir entrevu la lumière. Le dégoût d’une mère qui ne le désirait pas, d’un père qui continuait à pénétrer ce corps désormais habité par un être bien décidé à ne pas céder du terrain et apprivoisé aux intentions les moins louables : « […] je me sentais déjà homme et méchant. Et en tant qu’homme, en tant que patron et conquérant, je commençai à suçer[3] le meilleur sang de celle qui m’avait accueilli sans rien soupçonner et qui tressaillait déjà d’amour à la pensée incertaine de ma présence. »

Un style volontairement provocateur chez ce maître de la dérision comme autant de reflets des chapelles qu’il a tour à tour soutenues tout au long de sa vie. Profondément ancré dans le terroir national et florentin, Papini ne cacha pas ses sympathies pour Mussolini – à qui fut dédicacé le premier volume de son Histoire de la littérature italienne – et le régime fasciste au début des années 1930. Homme de tous les paradoxes, il supposa une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et un de ses apôtres tout en se convertissant finalement au catholicisme en 1920, avant de publier Une histoire du Christ qui fut un grand un succès. Celui qui se présentait comme le « farfadet anti-académique » alla finalement trouver refuge à l’abbaye franciscaine de Verna après la chute du Duce. Des prises de position difficiles à soutenir et expliquant la relative confidentialité de son œuvre en France comme en Italie pendant plusieurs années mais suscitant, par exemple, l’admiration d’un auteur et bibliophile aussi pointu que Jorge Luis Borges.

[1] PAPINI Giovanni, La Vie de Personne, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2009.

[2] Pour un panorama plus complet de ce chaudron intellectuel que fut les premières années du XXe siècle, voir notamment : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

[3] La traductrice précise qu’il s’agit de l’orthographe conforme au texte de Papini.

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