À la recherche de l’adjectif perdu

par lundioumardi

Lundioumardi

Comment dit-on déjà – la plupart du temps au sujet d’une personne – quand les qualités mises en avant relèguent au second plan d’autres bien plus étoffées ou d’une plus grande valeur ? Impossible de me souvenir de cet adjectif depuis le début du week-end dernier alors que je parcourais le dernier numéro de la revue littéraire Décapage[1]. La thématique inscrite en couverture était alléchante : « Que font les écrivains quand ils n’écrivent pas ? » ; le contenu du dossier répondant à cette question nettement moins. Était-ce la sélection des écrivains qui laissait à désirer ou le sujet en lui-même qui se révélaient sans saveur, mais le numéro commençait à me tomber des mains à la lecture du Mystère des garçons d’Arthur Dreyfus, décidé à photographier chacune de ses conquêtes …

Mais Décapage c’est comme la Revue des deux mondes (les notes de lecture de Pénélope en moins) : pour 15 euros on finit toujours par trouver une pépite et un point de vue sur la littérature en train de se faire. Prenons par exemple l’autoportrait « Bégaudeau par Bégaudeau ». Le romancier, essayiste, critique littéraire, auteur de théâtre et de bandes-dessinées (respirez !) revient non sans dérision sur certains aspects de sa biographie à mesure que ses livres sont sortis. Pour reprendre la troisième et dernière catégorie – la pire – des « connaissances courantes de l’homme ordinaire » établie par le collectif Grinburg en 1987 et qu’il cite dans ces pages, François Bégaudeau c’est pour moi « Le truc que je connais vaguement. Ou que je crois connaître alors que je connais vaguement. » ; comprendre : avoir vu le film Entre les murs (2008) mais jamais ouvert un de ses livres.

Un manque à combler quand on lit les différents commentaires qu’il laisse ici, notamment sur la lecture et l’écriture, avec leurs forces mais également leurs abîmes, citant à cette occasion les mots du poète et écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003) : « en littérature on perd toujours. » François Bégaudeau prolonge cette idée d’une note plus optimiste : « On perd devant le présent, et que dire du verdict des siècles. Du point de vue de la réception, on est perdant. Dès le livre publié, c’est perdu. Mais auparavant il s’est passé l’écriture, sa physique, sa pratique, la petite usine qui a fumé pendant six mois, six ans. De ce point de vue la littérature gagne toujours. » L’occasion aussi de défendre une certaine façon de faire de la critique : « En la matière mon commandement numéro 1 est la précision. Toute chose dite devra l’être sur la foi d’un fait matériel de l’œuvre, ou ne pas être dite. » Ou encore de souligner le maintien d’une condescendance bourgeoise dans le théâtre contemporain, « parfois jaloux de sa spécificité, et imbu de ses codes. Ce qui ne l’empêche pas de s’inquiéter de sa forclusion, des effets d’entre-soi. »

Une autre bonne raison de lire le numéro 56 de Décapage, ce sont les six nouvelles inédites illustrées qui viennent ponctuer le cahier, avec des plumes encore confidentielles comme celles de Fabien Clouette ou de Quentin Leclerc, aux côtés de plus connues. Ainsi Franz Bartelt, romancier à succès et nouvelliste hors-pair, publie ici un récit sur la solitude qui prend la forme d’un entretien[2]. Le personnage, dont les parents échangistes sont morts dans un accident de voiture au retour d’une partie fine, s’interroge ainsi sur sa solitude et le vivre-ensemble, non sans humour : « Cela dit, je n’ai jamais pu en vouloir à mon père et à ma mère d’avoir cherché à améliorer un peu l’ordinaire de leur vie de couple. Après tout, il n’y a pas différence entre un groupe d’échangistes et un groupe de prières. Tout ce qu’on veut, n’est-ce-pas, c’est faire quelque chose ensemble. »

On en arrive finalement à Franz Bartelt mais toujours l’adjectif recherché depuis plusieurs jours m’échappe, peut-être même n’existe t-il que dans mon cerveau ou uniquement ailleurs que chez celui-ci. Reste que celui de « pétillant » est le minimum à prendre en compte pour qualifier la lecture du bisannuel de Jean-Baptiste Gendarme et ses acolytes, avec également une correspondance des lecteurs truculente, la traditionnelle interview imaginaire et cent autres suggestions pour aller remplir les caisses d’une librairie, indépendante si possible.

[1] Décapage, hiver-printemps 2017, n° 56, éd. Flammarion.

[2] Nouvelle illustrée par Aurélie Garnier.

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