Lundioumardi déclare forfait !

par lundioumardi

Lundioumardi

C’est facile de baver sur TF1 qui n’a invité que cinq des onze candidats à l’élection présidentielle. Amusez-vous un jour à préparer des fiches sur toute cette clique et vous verrez le syndrome BFM TV commencer à vous guetter sournoisement : une somme d’idées confuses pour une redoutable apathie devant les images qui défilent. Les premiers symptômes se sont manifestés quand je me suis surpris à chercher dans chacune de mes lectures un ou deux traits de caractère qui auraient pu refléter tel ou tel candidat, reléguant à la seconde place le plaisir littéraire[1]. Débusquer Emmanuel Macron chez Guy de Maupassant, ou François Fillon chez Molière, en se retrouvant aujourd’hui à disserter sur TF1, c’était bien plus que ce blog ne pouvait supporter.

Alors imaginer six semaines supplémentaires à ce rythme, traquant Philippe Poutou chez Balzac, Nicolas Dupont-Aignan dans Tintin ou Nathalie Arthaud chez Choderlos de Laclos, c’était la garantie de me retrouver cet été à jouer les sardines sur une plage au Grau-du-Roi avec un livre de Guillaume Musso entre les mains pour « se détendre ». La littérature, la lecture et le plaisir doivent retrouver leur place. Sans doute aussi parce qu’ils constituent le meilleur rempart à la capitulation quand, d’aventure, la question se pose de savoir quelle valeur accordée à des inspirations qui puisent uniquement dans le flot vain des circonstances qui les dictent. On appelle cela « l’actualité » et, dépouillé de ce diktat, Lundioumardi ne manquera pas, dès la semaine prochaine, d’aller butiner vers d’autres dilemmes, d’autres misères aussi, mais avec une liberté retrouvée.

Clôturons ainsi notre série politique comme il se doit, grâce à de la littérature et le plus politique des romanciers, avec ce passage des Misérables (1862) dans lequel Jean Valjean, acculé par Javert, s’interroge sur les affres du passé qui le rattrapent, terré dans une société qui avait déjà minutieusement conçu ses institutions pour le reléguer au rôle de renégat ou à celui de forçat :

« Il y eut un moment où il considéra l’avenir. Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bâtie, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc. Sa vieille portière, la seule servante qu’il eût, ne lui monterait plus son café le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! Si encore il était jeune ! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-Mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux à deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer et y devenir ange ! »[2]

[1] Voir Lundioumardi depuis les six dernières semaines, à partir du 21 février 2017.

[2] HUGO Victor, Les Misérables, éd. La Pléiade, p. 246.

 

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